« Le Monument préféré des Français » : Pourquoi les monuments « vus à la télé » peuvent être décevants pour les visiteurs

Et à la fin, il n’en restera qu’un… Un Koh-Lanta à la sauce Stéphane Bern diffusé sur France 3, sans flambeau ni chèque à la fin. Bref, Le Monument préféré des Français est de retour. L’émission désormais culte, engendre chaque année de nombreux commentaires jusqu’aux repas de famille, tant pour sa version villages que monuments.

Mais avant, les lieux finalistes sont dévoilés sous leur plus bel angle sur le service public. Plans au drone, au ralenti, en contre-plongée… Le téléspectateur en prend plein les yeux. L’objectif est clair : valoriser le patrimoine des régions et donner envie de le découvrir de ses propres yeux. Le bling bling et les fards de la télé faisant office, les attentes des visiteurs des monuments et lieux présentés par Stéphane Bern sont gonflées. Parfois, ces espérances s’envolent comme un ballon d’hélium lorsqu’on arrive sur place, la magie de l’écran en moins.

Des retombées touristiques immédiates

Car participer à l’émission offre une médiatisation à des monuments parfois méconnus. La production sélectionne d’abord 42 monuments, soit trois par région de France. Les équipes de l’émission s’assurent lors de cette première étape du consentement des propriétaires des lieux et que la liste représente tout type de patrimoine. Châteaux, sculptures, églises ou encore sites industriels sont donc soumis au vote des régions via les titres de presse locale pour déterminer les 14 finalistes. Ils sont ensuite soumis à un ultime vote des téléspectateurs sur le site de France 3, pour désigner le lauréat.

Remporter le titre est le signe suscite attrait touristique non négligeable, si l’on en croît l’expérience de Nancy, dont la place Stanislas a remporté l’édition 2021. « Ça a été immédiat après le sacre de la place Stanislas », rembobine Bertrand Masson, adjoint au patrimoine de cette ville du Grand-Est, précisant que la plaque reçue après l’émission a été affichée immédiatement. « Les visiteurs faisaient référence à l’émission lors de leur passage à l’Office de tourisme », poursuit-il. Le mouvement a persisté jusqu’à l’été 2022 où la ville a enregistré une hausse de 38 % des visites à l’Office de tourisme par rapport à l’année précédente et 9 % par rapport à 2019, dernière année complète avant la pandémie de Covid-19. « C’est une mise en lumière extraordinaire sur laquelle on a basé une grande partie de nos campagnes de promotion touristique à l’échelle nationale. »

La production insiste sur la mise en valeur du top 14, sans distinction. Pourtant, s’offrir la première place grâce au vote des Français et Françaises assure une plus grande visibilité. Au-delà de l’émission, les médias se délectent d’annoncer l’élu. « L’an dernier, j’ai été interviewé par de nombreux titres de presse nationaux et régionaux. C’est allé jusqu’à Ouest-France, ce n’est pas fréquent que Nancy apparaisse dans un journal de l’Ouest », commente le responsable du patrimoine nancéen. « Et regardez encore aujourd’hui, c’est moi que vous appelez et pas le deuxième ou le troisième… »

Un titre à double tranchant

La Ville de Nancy ne s’est donc pas privée pour tirer sur le fil l’année qui a suivi le titre de la place Stanislas. « On a utilisé cette distinction pour promouvoir toute sorte d’événements. » Et jusqu’à la campagne estivale intitulée « Cet été, préférez Nancy », référence au titre de l’émission dont la ville aurait tort de se priver car le titre est un « produit d’appel extrêmement important pour la ville » et dont les autorités locales comptent bien profiter encore longtemps…

Avant même d’être adoubée par Stéphane Bern, porte-voix des votants de l’émission, la place Stanislas a été désignée par de nombreux blogs touristiques « plus belle place de France ». Le titre faisant son effet, entre les commentaires positifs, certains internautes s’étonnent de ne pas trouver un endroit à la hauteur de leurs attentes. « Je dois être bizarre mais je trouve cette place pas terrible. En tout cas elle ne mérite pas le nom de plus belle place de France. Très exagéré », écrit Fenschois sur Tripadvisor le 4 avril 2016. Six ans plus tard, un passage à la télévision et un titre aguicheur en plus, certains visiteurs dressent le même constat. « C’est très surfait. Si on aime les places somme toute de taille moyenne, presque petite, au pavé blanc, fermée par des grilles dorées, d’accord. On a le même type d’architecture, en mieux, à Versailles », commente Praenia sur le site de commentaires touristiques le 24 juillet 2022. « Ça me fait un peu penser à certains points  »à voir » dans les guides touristiques. On vous fait tout un article élogieux sur la fontaine X avec une photo mignonne qui donne envie. Vous y allez, et découvrez que la fontaine est toute petite et sans grand intérêt : le cadrage de la photo faisait tout. »

« La magie de la télé »

Tout serait donc une question de cadrage ? Avec ses plans en contre-plongée, grand angle, aux conditions météorologique idéales, l’émission de France 3 n’est pas en reste. « Les visiteurs ne pourront effectivement pas voler comme le fait notre drone lors du tournage. On présente les monuments en vues aériennes mais aussi en visite à pied », défend la productrice Silvia Drumond. « Le drone situe l’envergure et la taille d’un site, place le monument dans un contexte géographique auquel les téléspectateurs n’ont pas accès. Il permet aussi de raconter l’histoire du lieu, comme quand les gens consultent les vues aériennes de Google Maps avant d’acheter une maison… »

L’objectif de l’émission est clair : promouvoir en prime time « des valeurs de patrimoine et de restauration et de mettre en avant des monuments qui ne sont pas forcément les plus beaux de France ». Sauf que pour la télévision l’esthétique compte, il faut envoyer du rêve aux spectateurs. « C’est aussi la magie de la télé qui offre une autre perspective », renchérit la productrice. « Pour un monument qui n’est pas la Tour Eiffel, avoir une séquence de 7 minutes qui lui est consacrée est un vrai coup de projecteur mettant aussi en valeur les personnes qui travaillent à sa préservation. »

« Derrière, c’est notre responsabilité d’être à la hauteur de cette image, l’entretient du patrimoine de la place Stanislas est une question qu’on se pose tous les jours », réagit Bertrand Masson en précisant que des travaux sont régulièrement entrepris pour assurer la splendeur de ce lieu emblématique nancéen. Il précise que Nancy n’est pas une « ville musée » et si Le Monument préféré des Français a fait connaître l’histoire de ce patrimoine du XVIIe siècle, c’est un endroit « à vivre », notamment au travers des nombreux événements s’y déroulant.

« Préféré », pas « plus beau »

« L’émission a généré une immense fierté des Nancéennes et Nancéens qui sont devenus autant d’ambassadeurs de la Place Stanislas », sourit Bertrand Masson. Mais la fierté des uns génère la déception des autres, estimant qu’un autre monument aurait plus mérité le titre. « C’est le principe des Miss France​, on fait tous notre choix et après, il y a forcément des déçus », commente Silvia Drumond, précisant que les deux phases de sélection ont généré cette année plus de 900.000 votes.

En attendant de voir Stéphane Bern s’émouvoir d’un nouveau Monument préféré des Français, une plaque dorée dans les mains, il ne vous reste plus qu’à faire vos pronostics en gardant en tête que la subtilité du concours est dans son titre. « On ne dit jamais qu’un monument est plus beau qu’un autre ou vaut plus le coup. On dit simplement qu’il a été préféré par les Français et Françaises qui ont participé au vote, ça n’enlève rien aux autres et on espère que l’émission encourage à tous les découvrir. »