« Le monde irait bien mieux si les femmes étaient aux commandes », selon Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook

Sheryl Sandberg à Boston en 2018 — Scott Eisen / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • Initié par Sheryl Sandberg, directrice des opérations (COO) de Facebook, #SheMeansBusiness s’inscrit dans le cadre d’un programme international lancé par Facebook dédié à l’esprit d’entreprise et consacré aux femmes.
  • Pour le lancement de son édition 2021, Facebook renforce son engagement et annonce un nouvel objectif de formation de 20.000 femmes aux compétences numériques, entrepreneuriales et de leadership d’ici fin 2022.
  • Sheryl Sandberg a accordé à 20 Minutes une interview exclusive sur ce programme, sur la place des femmes dans la société et les progrès qu’il reste à faire dans la Silicon Valley.

Bras droit de Mark Zuckerberg, Sheryl Sandberg est l’une des rares femmes de la Silicon Valley à avoir brisé le plafond de verre dans la tech. Icône féminine (et féministe), c’est elle et son brillant esprit, qui ont permis à Facebook de devenir ce géant du numérique aux 2,8 milliards d’utilisateurs actifs par mois dans le monde.

Féministe engagée, la directrice des opérations (COO) de la firme de Menlo Park met notamment son génie des affaires au service des femmes à travers la Sheryl Sandberg & Dave Goldberg Family Foundation, qui œuvre à la construction d’un monde plus égalitaire et plus résilient. Depuis 2016, le programme mondial #SheMeansBusiness initié par Facebook, en partenariat avec Social Builder, agit pour davantage de mixité dans les métiers du numérique et vise à renforcer les compétences des femmes en matière de leadership, de numérique et d’esprit d’entreprise.

À l’occasion du lancement en France de l’édition 2021 de #SheMeansBusiness, Sheryl Sandberg revient pour 20 Minutes sur ce programme qui a pour objectif de former 20.000 femmes supplémentaires. L’occasion d’aborder les inégalités, le Covid-19, et le féminisme post #MeToo.

Qu’est-ce que #SheMeansBusiness a changé pour les femmes entrepreneuses depuis sa création ?

Ecoutez, les femmes sont d’excellentes entrepreneuses, vraiment. Mais toute entreprise traditionnelle désavantage les femmes, qu’il s’agisse de l’obtention de prêts, de baux, de formation ou d’éducation technique. En France, aux États-Unis, dans le monde entier, les femmes sont désavantagées. L’une des choses encourageantes à propos d’Internet, de Facebook, d’Instagram, c’est qu’à bien des égards, nous restaurons l’égalité. Tout le monde peut se lancer, en quelques minutes. Nous ne faisons pas payer la mise en ligne d’une page ou d’une boutique. Les femmes ont une opportunité de faire plus, mais il faut savoir comment faire et on ne l’apprend pas à l’école. Nous avons donc lancé le programme #SheMeansBusiness en 2016.

« En cinq ans, nous aurons formé au total 50.000 Françaises. C’est un chiffre assez incroyable »

Combien de femmes ont suivi cette formation jusqu’ici ?

Je suis venue en France il y a trois ans pour aider à lancer ce projet très ambitieux qui vise à former un million de femmes d’ici la fin de l’année dans le monde. En France, nous avons déjà formé 31.000 femmes. Aujourd’hui, nous nous appuyons sur ce succès pour étendre le programme. Notre objectif est de former 10.000 femmes supplémentaires d’ici la fin de l’année et 10.000 autres d’ici la fin de l’année 2022 en France. Évidemment, nous avons été contraints de passer le programme en ligne en raison du coronavirus. En cinq ans, nous aurons formé au total 50.000 Françaises. C’est un chiffre assez incroyable.

Avez-vous des exemples de femmes qui se sont lancées grâce à #SheMeansBusiness ?

Je peux vous en donner un, mais il y a plein d’autres exemples de femmes qui ont suivi la formation et qui ont lancé leur entreprise. L’une de mes préférées est Carole qui a créé Sweet Délices, à Montauban. Elle propose des ateliers de pâtisserie, des gâteaux sur commande, des kits… Lorsque le Covid-19 a frappé, elle n’a pas pu ouvrir son magasin. Elle a utilisé les compétences acquises pendant sa formation #SheMeansBusiness. Elle a créé des publicités sur Facebook pour trouver des clients locaux et faire la promotion de ses cours de pâtisserie en ligne. Elle a lancé une boutique sur Facebook, un produit que nous proposons gratuitement et elle a vendu en ligne. Comparées à l’année précédente, ses ventes ont doublé. Dans cet exemple, Carole a utilisé des compétences acquises grâce à ce programme et son entreprise n’a pas seulement survécu, mais a continué de se développer. Les entreprises sont durement touchées par la crise sanitaire, surtout les petites entreprises. Nous venons de publier le rapport « État des lieux mondial des petites et moyennes entreprises ». Et 18 % des cheffes d’entreprises ont déclaré ne pas gagner d’argent en ce moment, contre 11 % des hommes. Et 52 % des cheffes d’entreprise ont déclaré un chiffre d’affaires inférieur à celui de l’année précédente, contre 46 % des hommes.

« Nous pouvons arrêter de dire que les fillettes sont autoritaires et parler de compétences entrepreneuriales à la place »

En 2010, dans un TEDTalk, vous évoquiez les mécanismes psychologiques féminins comme le manque de confiance en soi, le syndrome de l’imposteur pour expliquer qu’il peut être difficile pour les femmes d’atteindre les postes à responsabilités. Ces verrous sont-ils les mêmes en France et aux États-Unis ?

Lorsque j’ai publié Lean In [En avant toutes, JC Lattès, 2013], il est paru dans 40 langues et pays dans le monde, j’ai été surprise de constater à quel point ces expériences sont les mêmes partout. Les femmes d’autres pays venaient me voir pour me dire : « Mon Dieu, c’est pareil en France, c’est pareil à Singapour ». Dans le monde entier, on s’attend à ce que les hommes prennent le pouvoir et on le condamne quand il s’agit d’une femme. Les hommes sont qualifiés d’ambitieux et c’est un compliment. Les femmes sont qualifiées d’agressives et c’est une insulte. Les petites filles sont décrites comme autoritaires, ou son équivalent, dans littéralement tous les pays du monde. Seules certaines tribus matriarcales font exception. Partout ailleurs, nous sous-évaluons les femmes et les personnes de couleur, ce qui signifie que lorsqu’il s’agit de femmes de couleur, c’est encore plus difficile, il y a en plus tous les préjugés raciaux. Comme c’est culturel, la bonne nouvelle, c’est que nous pouvons le changer. Nous pouvons arrêter de dire que les fillettes sont autoritaires et parler de compétences entrepreneuriales à la place. C’est dans notre pouvoir de changer et de former.

Comment expliquez-vous votre incroyable parcours à la Silicon Valley ? Qu’avez-vous fait de différents des autres ?

Ce qui est sur le point de sortir de ma bouche, c’est : « J’ai eu de la chance et j’ai travaillé dur ». Mais le problème est là. Lorsque les hommes réussissent, les gens autour d’eux l’attribuent à leurs compétences. Lorsqu’une femme réussit, on l’attribue à la chance et au travail. Donc je ne le ferai pas. Mais regardez, les femmes réussissent. Il n’y en a pas assez.Une vingtaine de pays dans le monde sont gouvernés par des femmes. Et devinez ce qu’il s’est passé avec le coronavirus ? Ces mêmes pays ont eu les taux de mortalité les plus bas*. Je le dis depuis longtemps, le monde irait bien mieux si les femmes étaient aux commandes. Et le monde vient de nous le prouver par ces exemples. Parmi les femmes, il y en a 5 à 7 % qui arrivent au sommet. Notre objectif est de changer ces chiffres. Et on en revient à #SheMeansBusiness. Je pense que beaucoup d’hommes grandissent avec l’idée qu’ils peuvent faire des choses, surtout quand elles sont techniques. Chez Facebook, nous disons aux femmes partout dans le monde : l’esprit d’entreprise est pour vous. Notre objectif est d’aider les femmes à créer leur entreprise et nous voulons rendre les petites entreprises solides. Nous voulons les aider à se développer.

La crise du Covid-19 et les confinements ont-ils amplifié les difficultés des femmes ?

Partout dans le monde, les femmes connaissent la double journée. Elles s’occupent des enfants et de la majorité des tâches ménagères, que ce soit aux États-Unis, en France et partout dans le monde. Et cela inclut les femmes qui ont un partenaire masculin. Lorsque les deux membres du couple travaillent, c’est en majorité la femme qui s’occupe des enfants et des tâches ménagères. Pendant la crise du coronavirus, avec les écoles fermées, les parents âgés, les heures que nous avons passées à nous occuper de nos enfants ont explosé. On est passé de la double journée à la triple journée. Les données provenant des États-Unis sont similaires à celles des autres pays. Pendant la crise, dans un couple moyen actif, la femme travaillait 21 heures par semaine de plus que l’homme pour s’occuper des enfants et des tâches ménagères. C’est la moitié d’un temps plein ! Pensez-vous que c’est juste ? C’est ce que montrent les données sans équivoque. Lorsque les écoles ferment, les femmes ont un défi encore plus grand à relever.

« Il ne faut plus harceler sexuellement les femmes, mais il ne faut pas non plus les exclure »

En tant que féministe, qu’avez-vous pensé du mouvement post #MeToo ? A-t-il permis de faire évoluer les choses pour le quotidien des femmes ?

Il y a du progrès. Tant de choses ont découlé de #metoo, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire. Je suis très inquiète de ce qui est arrivé aux mentorats et aux parrainages des femmes aux États-Unis après post #MeToo. Plus de 50 % des hommes managers avaient peur de recevoir une femme en entretien individuel, ils avaient peur de voyager ou de dîner avec une femme. Tout cela doit être fait de façon appropriée. Voyager signifie aéroport public, un dîner peut avoir lieu dans un restaurant. Un entretien peut se dérouler dans un bureau la porte ouverte. Il ne faut plus harceler sexuellement les femmes, mais il ne faut pas non plus les exclure. L’ancien vice-président des États-Unis Mike Pence a dit qu’il ne rencontrait jamais une femme sans la présence de son épouse. C’est le plan parfait pour qu’une femme n’ait pas de promotion. Comment être promue par quelqu’un qui refuse de vous voir ? Les femmes ont besoin de mentors et de parrainage. Et il y a un tel réseau d’hommes. Quand vous partez en voyage, prenez l’homme, vous êtes plus à l’aise et c’est là qu’ils sont promus. Et cela nous ramène à #SheMeansBusiness. Nous devons nous assurer que nous ne négligeons pas les femmes qui ont besoin de soutien technique. Si vous lancez un programme, plus d’hommes penseront à postuler. C’est pourquoi il faut cibler le public pour s’assurer d’obtenir des femmes entrepreneuses.

Quel chemin la Silicon Valley doit-elle parcourir pour accueillir plus de femmes et comment attirer plus de femmes dans les métiers du numérique ?

Il reste beaucoup de choses à faire. La première, c’est de faire en sorte que plus de femmes étudient l’informatique. Les femmes représentent plus de 50 % des effectifs universitaires en France et aux États-Unis, et elles ne représentent qu’une toute petite fraction, environ 18 ou 20 %, des étudiants en informatique. On n’obtiendra jamais 50 % des postes si on représente seulement 18 % des diplômes. Il faut commencer tôt, faire entrer les femmes dans l’informatique dès le plus jeune âge.

Quel futur envisagez-vous pour les femmes dans la Silicon Valley et ailleurs ?

Je vois un brillant avenir pour les femmes partout. Je crois vraiment que nous allons aider les femmes à devenir leaders. Cette crise sanitaire a montré combien il est importance de ne pas « gâcher la crise ». Nous ne devons pas gaspiller ce moment et nous assurer que nous emmenons les femmes partout où nous allons.

* Selon un article de Forbes paru en avril 2020, les pays dirigés par des femmes avaient mieux géré la crise sanitaire. Les arguments avancés avaient été remis en question. Toutefois, une étude britannique, publiée par le Centre for Economic Policy Research (CEPR) et le World Economic Forum, au mois de juillet 2020, confirme les meilleurs résultats des pays dirigés par des femmes.

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