Le documentaire sur « America’s Next Top Model » ne montre pas une émission « mal vieillie »
L’émission « America’s Next Top Model », créée en 2003 et animée par Tyra Banks, se présente comme une réponse aux standards de la mode, mais au fil des saisons, la promesse de diversité n’est plus tenue. La série documentaire « Top Model USA : le revers du rêve », diffusée sur Netflix, met en lumière les dérives du programme et a atteint la première place des contenus les plus visionnés sur la plateforme en seulement 24 heures.
Il existe certaines émissions qui vieillissent mal, tandis que d’autres, en les redécouvrant, provoquent un véritable malaise. « America’s Next Top Model » appartient à cette seconde catégorie. Ce programme emblématique des années 2000, animé par Tyra Banks, fait aujourd’hui son retour avec « Top Model USA : le revers du rêve », une série documentaire diffusée sur Netflix.
On s’attendait à retrouver un show exagéré, parfois brutal, caractéristique d’une « autre époque ». Il se révèle plutôt comme une mécanique plus troublante : celle d’un programme qui a filmé la détresse de jeunes femmes, l’a montée, diffusée… et justifiée au nom du divertissement. Bien que le documentaire semble promettre une critique frontale de ces dérives, après trois épisodes accablants, la conclusion apparaît décalée, presque apaisée… comme si comprendre suffisait à excuser.
Au moment de sa création en 2003, l’émission portée par Tyra Banks se voulait une réponse aux critères impitoyables de la mode. L’idée était simple : représenter toutes les beautés, donner leur chance à des candidates noires, queer, de grande taille, issues de milieux modestes. À l’époque, le projet semblait audacieux. Cependant, au fil des saisons, cette promesse n’a pas été tenue. Les relookings se sont transformés en démonstrations d’autorité, parfois proches de scènes d’horreur lorsque des candidates subissaient des modifications de sourire. Le racisme était omniprésent, comme lorsque Ebony Haith se remémore les moqueries des coiffeuses face à sa tenue capillaire. « Je pensais que je serais protégée », déclare cette dernière, qui a été caricaturée comme une « angry black woman » durant le show, selon le média Ancré.
L’épisode notoire de « race-swapping », où les candidates se maquillent en « blackface » pour incarner d’autres ethnies, est présenté comme un exercice artistique. Dans une autre saison, les jeunes modèles doivent poser en tant que sans-abris, avec de vraies personnes SDF en arrière-plan. Les défis photos sont de plus en plus extravagants et de moins en moins justifiables. « À la fin de la saison 2, j’ai réalisé que les gens n’en auraient jamais assez, et qu’ils en demanderaient toujours plus. Chaque semaine, l’audience montait », confie Dawn Ostroff, ancienne présidente de la chaîne. « Je ne me suis jamais demandé si ce que nous faisions était déplacé, nous faisions juste de la « bonne télé » ». Le problème ne réside pas seulement dans le fait que l’émission ait mal vieilli, mais que la violence y était inhérente, intégrée au format.
Il semble que les années 2000 n’aient pas été synonymes de bon sens et de protection des candidats de téléréalité… Comme dans Loft Story, les producteurs ont choisi de garder la caméra allumée lors de moments intimes. Pire, celui-ci a été scénarisé et utilisé pour attirer l’audience. En 2004, un épisode montre Shandi ivre à Milan, après une soirée avec un homme rencontré durant le tournage. L’arc narratif est clair : « The Girl Who Cheated » (la fille qui a fauté). Cependant, deux décennies plus tard, cette scène est perçue différemment. Shandi a été agressée sexuellement, puis sa rupture a été filmée, exposant la détresse de la jeune femme. « Ils auraient dû dire stop. Ils auraient dû me sortir de là », déclare-t-elle aujourd’hui, les larmes aux yeux.
La réponse des producteurs est glaçante de banalité. « Nous tournions cette émission comme un documentaire, nous l’avons expliqué aux filles dès le départ, nous filmions 24 heures sur 24, et nous filmions tout, même ce qui n’était pas beau à voir », explique Ken Mok, producteur. Lorsqu’on demande à Tyra Banks si elle se souvient de cet événement, elle répond : « Oui, je m’en souviens, mais c’est compliqué de parler de la production parce que ce n’est pas mon domaine » (elle était productrice de l’émission).
Si « America’s Next Top Model » a rencontré un franc succès, Netflix semble également vouloir en bénéficier, et cela fonctionne : en seulement 24 heures, la série documentaire s’est hissée en tête des contenus les plus visionnés du moment sur Netflix.
Après trois épisodes qui mettent en lumière humiliations, racisme, troubles alimentaires, agressions filmées et détresse exploitée, le documentaire opte pour une trajectoire surprenante. Le récit se termine sur une forme de réhabilitation douce, voire promotionnelle, de Tyra Banks. « Lorsque les gens regardent l’émission aujourd’hui, ils se demandent : « Pourquoi ont-ils dit cela ? », « Pourquoi ont-ils fait cela ? », et je les en remercie. Parce que la seule façon de changer, et de s’améliorer, c’est d’avoir quelqu’un qui vous dit quand ça ne va pas. Et j’espère que vous aurez tous la même capacité que moi à accepter la critique, lorsque quelqu’un viendra un jour remettre en question votre comportement ». S’ensuit une série de témoignages d’anciennes candidates qui relativisent leur expérience et redressent l’image de Tyra Banks, sur fond de musique douce… Le mea culpa est calculé, car l’animatrice annonce une 25e saison à venir.
Le documentaire expose les dérives d’un format… pour se conclure sur la possibilité de son retour. La critique devient alors une rampe de lancement. L’autopsie se transforme en bande-annonce. Et Netflix, loin d’être un simple spectateur, fait lui aussi du passé de la maltraitance un contenu.

