Le documentaire « Battle of Marseille » raconte « déjà les relations tendues entre la Russie et le camp occidental »

Un ancien assistant parlementaire russe ex-chef de l’association des supporteurs russes, un agent de Scotland Yard, un CRS français, et des tonnes d’images d’archives d’affrontements issues des réseaux sociaux ou des caméras de vidéosurveillance… Dans un documentaire disponible à partir de ce jeudi sur la plateforme de France Télévisions france.tv, le réalisateur Cyril Domanico rembobine l’histoire du 11 juin 2016, jour de match de l’Euro organisé en France opposant à Marseille la Russie à l’Angleterre. De la rencontre, les mémoires ne retiennent pas le score (1-1) mais les violents affrontements entre supporteurs conduits par des hooligans russes sur le Vieux-Port. Lors de cette séquence, Andrew Bache, un supporteur anglais reste à terre. En arrêt cardiaque au moment de l’intervention des secours, le supporteur originaire de Portsmouth est plongé un mois durant dans le coma duquel il se réveilla avec de lourdes séquelles.

Deux ans plus tard, deux supporteurs russes identifiés sont interpellés en Allemagne alors qu’ils se déplacent pour soutenir leur club du Spartak Moscou pour un match de Coupe d’Europe. La cour d’assises d’Aix-en-Provence les condamne à trois et dix ans de prison en décembre 2020. A l’approche de la Coupe du monde au Qatar, 20 Minutes revient sur ce fait pas si divers, la violence dans le football et les liens entre le sport et la politique avec une interview du réalisateur de ce film.

Que faisiez-vous ce 11 juin 2016 ?

Je m’en souviens très bien. C’était mon jour de repos et à l’époque je suivais l’équipe de France pour Canal+. Et j’ai découvert l’histoire sur les réseaux sociaux, notamment via des amis que je suis qui sont de Marseille, la ville d’où je viens. Donc j’ai d’abord eu les images brutes, avant l’interprétation médiatique. Et c’est sans doute pourquoi j’ai voulu prendre un peu de recul par rapport à cet événement avec ce film.

A quel moment avez-vous décidé d’en faire un film ?

Il y a un an environ. Après avoir quitté Canal+, je voulais continuer à raconter des histoires qui prennent le sport comme point de départ mais qui racontent autre chose, notamment au niveau de l’envergure politique du sport, sachant qu’on est dans un contexte où on parle beaucoup de ça par rapport à la Coupe du monde au Qatar. Et ce documentaire raconte déjà des relations tendues entre l’Etat russe et le camp occidental et malheureusement il prend encore plus de sens aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

A ce propos des relations sport-politique, il y a notamment l’interview d’Alexander Chpryguine, à l’époque référent des supporteurs Russe et réputé proche de Vladimir Poutine…

Oui, ce qui m’a marqué en faisant ce film c’est comment l’ambivalence de l’autorité et du patriotisme russe s’exprime déjà dans cet événement. Ce n’est pas le gouvernement de Vladimir Poutine qui a payé des gens pour les affrontements. Mais le fait que les autorités russes n’aident pas à l’identification des auteurs des violences participe à encourager ces pratiques qui au final sont le symbole de ce qu’aime faire la politique russe : bombé le torse et proclamer la fierté de leur patriotisme.

Ce qu’on voit dans les images où Poutine dit « Je ne comprends pas comment 200 Russes ont pu battre 1.000 Anglais »…

On a la une dose d’ironie, une condamnation très timide et beaucoup de patriotisme qui rejoint les propos d’Alexander Chpryguine dans ce documentaire : « Nous sommes génétiquement supérieurs. » C’est quelque chose qui est inscrit dans l’ADN politique russe de ces 50 dernières années et qui s’exprime sur cette journée-là.

Quel rôle joue la ville de Marseille, dont vous êtes originaire, dans ce film ?

Marseille est le symbole en France d’une ville et d’un public chaud. Et donc c’est aussi une ville qui attire des supporteurs violents, parce que la ville est un symbole de supportérisme et de groupes ultras. On l’a vu avec Francfort. Donc quand il y a des déplacements, des matchs européens, c’est une ville qui est constamment dans la tension et dans ce danger du débordement violent. Et c’est aussi pour ça que je voulais raconter ce documentaire. Ce n’est pas un hasard si cela arrive à Marseille. Marseille est une destination de football. Dans le hooliganisme, il y a une volonté de démonstration. Les Russes s’attaquent aux Anglais, parce qu’ils sont traditionnellement le symbole du hooliganisme. Donc ce 11 juin, les Russes font un double coup de force.

Les autorités combattent la violence dans le foot depuis les années 1990. Pourquoi de tels débordements sont encore possibles ?

C’est une des raisons pour laquelle je voulais faire ce film. En France, on a une politique de la répression qui ne fonctionne pas avec les supporteurs violents. Ce qui fonctionne, c’est d’anticiper leur venue et de faire un plus gros travail sur le renseignement pour les empêcher de faire ce qu’il s’est passé à Marseille, de se regrouper et s’organiser. Dans ce film, on voit ce qu’il se passe lorsqu’on n’anticipe pas. On peut s’interroger en France sur notre politique public autour des grandes manifestations et des supporteurs violents.

La Coupe du monde va commencer au Qatar. Les Russes n’y sont pas, de telles violences peuvent-elles survenir là-bas ?

D’un côté, la politique répressive au Qatar ne semble pas encourager le déplacement de supporteurs en masse. Il y a aussi un coût économique important pour y aller qui les empêchera de se déplacer. De l’autre côté, le foot, par son pouvoir de transcendance et les masses qu’il déplace rendent l’événement sportif toujours un peu dangereux. Quel que soit le type du danger. Ça peut-être un accident. Je ne sais pas ce qui est mis en place sur le terrain, mais il y a toujours un risque. Et on peut parler aussi des Jeux olympiques de 2024 en France. On n’en peut pas prévoir ce qu’il va se passer. En tout cas, ce qu’il s’est passé à Marseille est spécifique et est le fruit d’un contexte politique local et international, donc on ne retrouve pas ça.

Quel regard portez-vous sur la Coupe du monde au Qatar ?

Je trouve ça triste. Triste pour le football qui même s’il a pris un aspect mercantile énorme doit pouvoir rester populaire et accessible, ce qui n’est pas le cas. On est dans un pays qui crée un événement encore plus superficiel qu’est déjà le football d’aujourd’hui, donc c’est triste. Et en plus, cela révèle les manquements des instances et de nos gouvernements puisqu’on le sait cette Coupe du monde a déjà engendré des drames humains avec de nombreux mort. On ne peut pas se féliciter de cette Coupe du monde si on est un amoureux de ce sport.