Le délicat travail de recherche des victimes d’abus sexuels dans l’Eglise

Le soleil se couche sur l’église de Saint-Emilion (Gironde). — GEORGES GOBET / AFP

  • En février, la Conférence des évêques de France a décidé de mettre en place une Commission indépendante afin d’enquêter sur les abus sexuels commis dans l’Église.
  • En l’espace de cinq mois, cette Commission a déjà reçu 3.400 signalements.
  • Les victimes regrettent toutefois qu’elle se livre à un travail statistique sans s’occuper de la recherche des éventuels coupables.

Pour Jean-Pierre, c’est revenu par « images ». D’abord un dortoir dans un camp de vacances. Et puis un lit. Et surtout, un jésuite. Le « père X » qui glissait ses mains sous son pyjama. Aujourd’hui retraité, cet homme est l’un des premiers à avoir témoigné auprès de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) de ce qu’il avait subi à huit ans.

Mise en place en février après la révélation de plusieurs scandales pédophiles, cette Commission a recueilli plus de 3.400 signalements d’abus en l’espace de cinq mois, selon les derniers chiffres communiqués à 20 Minutes. Plus de 80 % des victimes étaient mineures au moment des faits. « C’est beaucoup, reconnaît Jean-Marc Sauvé, l’ancien vice-président du Conseil d’État choisi pour la présider. Mais, au regard de la population française qui a reçu une éducation catholique [environ 35 millions de personnes], ce n’est peut-être pas tant que ça… »

« Ils m’ont répondu qu’ils ne cherchaient pas les coupables… »

Sans doute parce qu’il n’est pas simple de parler. Même des décennies après. « C’est comme sauter du troisième étage de la tour Eiffel, compare Jean-Pierre. Une fois adulte, on se sent coupable à la place de l’enfant qu’on était. On se dit pourquoi je n’ai pas réagi… » Sans doute aussi parce que toutes les victimes n’ont pas entendu parler de cette Commission. Pour remédier à ce problème, elle entame d’ailleurs, ce vendredi dans le Nord, un tour de France. Le but ? Susciter encore plus de signalements.

Âgé de 47 ans, Jean-François assistera à la conférence donnée à cette occasion à l’Institut d’études politiques de Lille. Et pourtant, il a déjà témoigné. Et il a été déçu… « Sur les conseils de mon médecin, j’ai envoyé un message à cette Commission. Je pensais obtenir des informations sur le prêtre d’Aire-sur-la-Lys (Pas-de-Calais) qui a abusé de moi dans les années 1980, confie-t-il. Mais non… Ils m’ont répondu qu’ils ne cherchaient pas les coupables. »

Jean-Marc Sauvé assume ce choix. « Nous travaillons sur une période de 70 ans [de 1950 à aujourd’hui], rappelle-t-il. Ce serait une insupportable prétention que de dire que nous pouvons éclairer les responsabilités individuelles… » Sauf que c’est ce dont les victimes ont besoin. Pas pour déposer une plainte ou pour se venger. Mais plus pour s’assurer qu’ils sont bien victimes. « Ce que j’attends de vous, c’est que vous ayez accès aux archives pour confirmer ce dont je suis convaincu », a ainsi lâché Jean-Pierre à la Commission.

Quand les victimes se muent en détectives

Car bien souvent les enfants abusés sont atteints d’amnésie traumatique. Jean-François a ainsi compris qu’il avait été agressé à la faveur d’une thérapie entamée près de quarante ans après les faits. La preuve, il l’a finalement obtenue grâce au site coabuse.fr, une plate-forme qui permet de mettre en contact les potentielles victimes des mêmes agresseurs, tout en respectant leur anonymat. « C’est venu valider le fait que j’avais vraiment été abusé… Que je n’avais pas tout inventé. »

Désormais, cet homme qui travaille dans le secteur bancaire s’est mué en véritable détective. Il multiplie les démarches* afin de pouvoir retrouver d’autres victimes du prêtre qui est décédé en 1996 après avoir fini sa carrière à Desvres (Pas-de-Calais). « Mon premier objectif, c’est d’aller mieux, poursuit-il. Je pense donc aux gens comme moi et je me dis que je peux peut-être les aider à aller mieux. »

En leur for intérieur, les membres de la Commission aussi doivent se dire la même chose. Ils ont entamé un travail de recherche en lien avec l’Inserm, ont prévu d’explorer entre 15 et 20 % des archives des diocèses et bien sûr de continuer à entendre les victimes. « On commence juste à mesurer l’ampleur du phénomène », avoue Sylvette Toche, la secrétaire générale. Raison pour laquelle leur rapport n’est pas attendu avant le premier semestre 2021.

* victimesairedesvres@gmail.com

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