« Le Danemark ne paie pas plus d’impôts que la France »
A Copenhague, les équipes municipales salent et déneigent les routes de la capitale et des 400 km de piste cyclable, même en pleine tempête. En 2024, les recettes provenant des impôts et des cotisations sociales ont représenté 45,8 % du PIB danois, faisant du royaume nordique le pays le plus taxé d’Europe.
De notre envoyé spécial à Copenhague,
La neige est le véritable test du vieillissement humain. Si, au lieu d’admirer sa beauté, vous vous préoccupez de savoir comment vous rendre au travail sans retard ni voiture dans le fossé, cela signifie que votre enfance est définitivement révolue. À Copenhague, cette question ne se pose pas. Dès le premier flocon, les équipes municipales salent et déneigent les routes de la capitale ainsi que les 400 km de pistes cyclables, même en pleine tempête. Aucune voiture ne patine, aucune ralentissement de vélo, pas même la moindre glissade de piéton à signaler.
En plus de préserver une âme d’enfant en permettant aux employés d’arriver à l’heure, les rues salées du Danemark soulignent un phénomène étrange pour un Français : l’acceptation de l’impôt. « Oui, nous payons beaucoup, mais les services fonctionnent, et il est évident que ça marche. Regardez nos routes ! », illustre Kirsten, la trentaine, en se garant (à l’heure) et montrant le ballet des voitures et des vélos indifférents malgré les températures négatives. Les recettes fiscales et des cotisations sociales ont représenté 45,8 % du PIB danois en 2024, contre 45,3 % pour la France, faisant du royaume nordique le pays le plus taxé d’Europe. Avec de tels montants, cela justifie des routes exemptes de neige.
Chasser le naturel, les impôts reviennent toujours
Malgré cet Everest fiscal, une étude de l’Institut Gallup révélait que 88 % des Danois se disaient « heureux » de payer des impôts. Ce chiffre, datant de 2014, est souvent cité encore douze ans plus tard dans des rapports officiels, le gouvernement affirmant que les données demeurent stables. Des études plus récentes montrent en effet que cette tendance a perduré au fil de la décennie. Ainsi, seulement 47 % des Danois estiment que le « skattetryk », la pression fiscale, est trop élevée, contre 78 % des Français. « Le fort niveau de prélèvements fiscaux bénéficie toujours d’un large soutien danois », assure Steen Bocian, chef économique du pays.

Au Danemark, le modèle social se transmet de génération en génération, sans remise en question. « Nous avons toujours fonctionné ainsi, pourquoi changer ? Je préfère payer des taxes élevées et bénéficier de services gratuits, comme l’hôpital ou l’éducation », affirme Jeanette, quarantenaire et agent de service à la clientèle. La taxation y est beaucoup plus « indolore » qu’en France, étant principalement concentrée sur l’impôt sur le revenu, prélevé directement sur le salaire mensuel. 94 % des Danois s’acquittent de cet impôt, y compris les retraités et les étudiants, contre seulement 45 % des foyers fiscaux français. « Cela procure plus de tranquillité d’esprit », assure Jeanette, détendue autour de sa bière. « Mes impôts sont prélevés une fois par mois, au moment où je reçois mon salaire. Oui, c’est douloureux sur le moment, mais une fois que c’est fait, je n’y pense plus. » Elle se montre très sceptique à propos d’un autre modèle : « Si l’hôpital était payant, je ne saurais jamais combien va me coûter une éventuelle opération, et je devrais constamment épargner « au cas où ». »
Steen Bocian parle d’une « société relativement homogène, avec un écart assez faible entre riches et pauvres, comparée à la plupart des pays similaires. » En raison de cette absence de grande disparité, et d’un impôt sur le revenu pratiquement universel, « la plupart des Danois ont le sentiment de recevoir quelque chose en retour de leur argent », poursuit l’économiste.
Loin du sentiment « quelques-uns paient pour tout le monde » qui prédomine en France. 59 % des Français estiment payer plus d’impôts qu’ils n’en bénéficient, contre seulement 10 % des Danois. Cette simplicité, que l’on retrouve dans toutes les fiscalités nordiques – par exemple, la TVA a un taux unique de 25 % – présente un autre avantage : la transparence. « Il est facile de savoir où va notre argent, tout est répertorié, chiffré et détaillé sur les sites gouvernementaux », vante Allan, conseiller stratégique indépendant de 51 ans.
L’efficacité danoise : un miracle ou un peu terrifiant ?
Le système danois repose sur un autre pilier : son incroyable efficacité. « Les impôts sont toujours remis en question. Si un domaine ne fonctionne pas, les gens manifestent ou protestent. Et avec la transparence, il est facile de voir comment l’argent est utilisé, permettant d’y apporter des corrections », affirme Mikkel, entrepreneur. Pour ce septuagénaire, c’est un sentiment très agréable de constater qu’il paie de moins en moins d’impôts par rapport à sa jeunesse, tout en bénéficiant de « services publics meilleurs et plus efficaces ».
Un exemple concret est le dagkirurgi, l’hospitalisation d’une journée. Depuis quelques années, le Danemark propose des interventions chirurgicales où le patient subit l’opération avec anesthésie et rentre chez lui le jour même, évitant ainsi les nuits coûteuses pour le service public et optimisant le nombre de lits et de soignants.
Au nom de cette efficacité suprême, le système public peut parfois sembler assez glacé. Lors d’un accouchement, les mères sont également de plus en plus encouragées à quitter l’hôpital seulement quelques heures après la naissance (avec un suivi à domicile, cependant). La durée moyenne de séjour est passée d’environ 4 jours au début des années 2010 à 1,8 jour en 2024, et l’objectif est, à terme, quelques heures. Jamal, kinésithérapeute ayant la double nationalité, témoigne d’un rapport étrange à cette efficience. « Quand un malade vient me voir en France, il me demande : « Docteur, pouvez-vous me soigner ? ». Au Danemark, on me dit : « Soignez-moi, puisque je paie pour cela ». » Il observe également une société extrêmement méfiante : « Si je change de voiture trop souvent, mes voisins vont appeler le service des impôts pour dénoncer un soupçon de fraude. Il existe une vigilance générale sur l’argent. »
Des zones de tension dans le service public
Ce système, qui pourrait effrayer plus d’un, est en fait considéré comme la clé du succès, selon Allan : « Les Danois constatent que leur argent est optimisé et n’est pas gaspillé, qu’il n’y a pas d’abus. »

Une logique d’optimisation en plein essor face à une réalité de plus en plus pressante : le système, bien que généreux, commence à présenter des zones de tension, notamment en raison du vieillissement de la population. Certes, le Danemark fait preuve d’efficacité dans ce domaine. Il est par exemple impossible de se rendre à l’hôpital sans avoir préalablement consulté un médecin, afin de ne pas surcharger les urgences. Mais même avec ce filtrage, les listes d’attente se prolongent avant les opérations. Nilsa attend une opération en raison d’une douleur à la jambe. « J’ai encore huit mois d’attente avant l’opération. Avec ce délai, je songe à souscrire une assurance privée », afin de pouvoir recommencer à faire ses footings plus rapidement.
« Quelque chose ne va pas dans notre système »
De quoi agacer un peu Christoffer, 51 ans, travaillant dans le secteur touristique. Sa bonne humeur a du mal à tenir dans les discussions sur les services publics et les taxes : « Beaucoup de Danois prennent des assurances santé privées pour éviter les files d’attente. Nous avons le système hospitalier public le plus cher du monde, mais une grande partie de la population active l’évite. Quelque chose ne va pas. »
Il semble qu’en multipliant les discussions à travers la ville à la recherche de nuances, nous avons enfin trouvé un spécimen rare : un Danois insatisfait de son modèle social. Il illustre son propos avec l’école. Il montre une photo de classe de son enfance. Au-delà des sourires et des vêtements aux couleurs criardes, il remarque qu’il n’y avait que quatorze camarades. Aujourd’hui, la taille standard des classes est d’environ vingt-quatre élèves, ce qui le chagrine. « Quand nous étions un pays beaucoup plus pauvre il y a quarante ans, nous avions les moyens d’avoir seulement quatorze élèves par classe. Pourquoi en avons-nous autant aujourd’hui ? Nous traitons nos jeunes comme du bétail. »
Être obligé de se plaindre pour bénéficier des aides
Ses propres enfants, âgés de 12 et 14 ans, sont en situation de handicap. Certaines des aides auxquelles la famille a droit ne sont pas attribuées automatiquement. « Pendant sept ans sur onze, nous avons lutté pour obtenir les aides qui nous revenaient. » À chaque fois, les affaires ont dû être portées en justice, et à chaque fois, elles ont été gain de cause. Devenu un fervent défenseur de la cause, il s’informe à l’échelle nationale et découvre que 49 % des contestations liées aux aides pour les familles handicapées se soldent par une victoire et une amélioration de l’aide. « Ce sont donc uniquement les personnes qui se plaignent et qui ont le courage et le temps de porter l’affaire qui obtiennent ces aides », constate celui qui a accumulé plus de 700 pages de dossiers juridiques. « Comment croire en un système avec de telles statistiques ? »
Après un instant de réflexion, il ajoute : « Mais d’un autre côté, quand nous voyageons et que nous discutons avec des Américains ou des Anglais… Nous sommes tout de même très fiers de notre système, et très soulagés d’y vivre. » Ouf, on a failli croire qu’il pouvait y avoir un habitant du royaume du Danemark insatisfait de son système social.

