Le Canada autorise l’euthanasie aux enfants dépressifs et aux nouveau-nés sans l’autorisation des parents ? C’est faux

« Le Canada autorise l’euthanasie pour les enfants dépressifs, et sans l’accord des parents ! » Depuis plusieurs jours, le cri d’alarme est repris sur tous les réseaux. Twitter, Facebook, Telegram, blogs… Ils sont nombreux à s’alerter de la décision du pays de Justin Trudeau en matière d’aide médicalisée à la fin de vie. Quand les uns crient à l’eugénisme, d’autres y voient la mise en place de la sélection darwinienne du Nouvel Ordre Mondial.

Une intervention en particulier cristallise le courroux de ces internautes. Le 27 octobre dernier, Charles Camosy, présenté comme auteur et professeur, est interviewé par Tucker Carlson dans l’émission de ce dernier sur la chaîne américaine Fox News. Outre les références au nazisme, courantes chez les anti-euthanasie, l’invité avance que la médecine s’est « hyper-sécularisée » et qu’elle est passée au « rapport coût-bénéfice ». Raison pour laquelle l’euthanasie aurait été étendue aux sans-abri et aux pauvres. Une intox que nous avions déjà décortiquée.

L'appel au nazisme, une redondance des thèses complotistes
L’appel au nazisme, une redondance des thèses complotistes – Capture d’écran de Twitter

Mais ce serait aussi cette même vision qui pousserait désormais les autorités à autoriser l’euthanasie sur les enfants, allant même jusqu’aux nouveau-nés qui souffriraient d’un handicap selon les accusateurs…

FAKE OFF

Comme (très) souvent, les rumeurs les plus folles au sujet de l’euthanasie proviennent de profils qui y sont le plus souvent opposés. C’est encore le cas ici. Tous les comptes qui partagent cette rumeur montrent des liens très forts avec les mouvements conservateurs qui luttent contre l’euthanasie ou l’avortement. Idem pour l’intervenant interrogé par Fox News. Charles Camosy, présenté comme simple professeur, enseigne l’étique chrétienne dans l’université catholique de Fordham à New York et ses travaux montrent une opposition tenace à l’avortement et à l’euthanasie. C’est son droit, mais c’est aussi un point qui permet de mettre en doute sa neutralité sur le sujet.

Pour comprendre le contexte, il faut revenir à l’historique de l’euthanasie au Canada. En 2015, la Cour suprême du Canada modifie le Code criminel du pays et supprime l’illégalité de l’aide au suicide. En juin 2016, le projet de loi C-14 est adopté, autorisant la prestation de l’aide médicale à mourir (AMM) aux adultes admissibles dont le décès est « raisonnablement prévisible ».

Une loi en constante discussion

Quelques années plus tard, en 2019, l’affaire Gladu-Truchon, du nom des plaignants ne présentant pas les bons critères pour répondre à l’AMM, permet d’invalider les dispositions du Code criminel qui admettait des conditions à la fin de vie. Une nouvelle loi, C-7, voit le jour en 2020. Elle permet aux personnes atteintes de maladies incurables, associées à un déclin irréversible de leurs capacités, d’accéder à l’AMM.

Revue une nouvelle fois en 2021, la loi continue de faire l’objet d’un travail de la part du gouvernement et des institutions d’experts consultées à la demande des autorités. En mars 2021, un comité mixte spécial sur l’aide médicale à mourir a été formé pour « entreprendre un examen des dispositions du Code criminel concernant l’aide médicale à mourir et de l’application de celles-ci, notamment des questions portant sur les mineurs matures […] ».

Quid des mineurs victimes des mêmes souffrances que les adultes ?

La question est effectivement posée d’ouvrir ce droit aux « mineurs matures », comme le précise le cite du ministère de la Justice du Canada. Ces mineurs, âgés de 14 à 17 ans, souffriraient des mêmes critères que les majeurs mais devraient être considérés, par un suivi psychologique plus prononcé, comme conscients de leur situation et des conséquences de leur demande. Cette question est, à l’heure actuelle, encore en suspens. Mais il n’est nullement question de dépression. Le ministère de la Justice précise d’ailleurs bien que « la maladie mentale n’est pas considérée comme une maladie, une affection ou un handicap » au titre de l’admissibilité relative à l’aide médicale à mourir.

La question d’ouvrir le droit à l’AMM pour les nouveau-nés est également en discussion. Elle est posée par le Collège des médecins du Québec, consulté par les parlementaires du Comité, qui relaie les demandes de parents. Favorable à l’élargissement de l’AMM à certains bébés de moins d’un an le Docteur Louis Roy, inspecteur à la direction de l’inspection professionnelle au Collège des médecins du Québec, a défendu cette position devant le Comité mixte spécial sur l’aide médicale à mourir à Ottawa. C’est d’ailleurs cette déclaration filmée qui a rallumé la flamme de ses opposants.

Des parents demandent d’abréger les souffrances de leurs bébés

Le docteur a réitéré cette demande pour les bébés de moins d’un an « victimes de souffrances extrêmes qui ne peuvent être soulagées, couplées à des pronostics très sombres, et affectés par des malformations sévères ou des syndromes polysymptomatiques graves, qui annihilent toute perspective de survie. »

Face au tollé provoqué par ses déclarations, le docteur Alain Naud, membre du conseil d’administration du Collège des médecins a précisé sa position : « La réflexion du Collège des médecins ne porte pas sur des enfants qui naissent avec des handicaps, mais bien sûr des enfants qui naissent avec des conditions incompatibles avec la vie et dont la mort était évidemment inévitable. » Il a ainsi évoqué le cas de parents dont l’enfant était né sans intestins, à l’antenne de Radio Canada Ohdio.

Des critères stricts

La mère de l’enfant avait témoigné publiquement de la souffrance de son bébé pendant son agonie, à « râler la bouche ouverte pendant des semaines ». Le docteur Naud a précisé qu’un protocole « extrêmement rigoureux » serait alors mis en place et qu’il ne concernerait que « des situations rares, exceptionnelles, qui n’en sont pas moins dramatiques et importantes », et en aucun cas des enfants qui viendraient au monde avec un handicap « quelconque ». Dans un communiqué publié le 14 octobre dernier, le Collège réitère sa position : « Le Collège maintient cette position et estime que les parents devraient avoir le droit d’obtenir ce soin pour leur poupon. »

A l’heure actuelle, les seules personnes admissibles à l’AMM doivent être âgées d’au moins 18 ans, être capable de prendre leurs décisions et être affectées de problèmes de santé graves et irrémédiables. Elles doivent également faire une demande d’AMM de manière volontaire, sans pressions extérieures, et consentir de manière éclairée à recevoir l’aide médicale à mourir après avoir été informées des moyens disponibles pour soulager leurs souffrances, notamment les soins palliatifs.