« L’Affaire d’Outreau » : « Ce fiasco judiciaire, c’est celui de la société tout entière », pour un avocat historien

Des enfants pas si menteurs ? Une vingtaine d’années plus tard, l’affaire d’Outreau revient sur la scène médiatique avec le docu-série diffusé mardi 17 et 24 janvier sur France 2. Parallèlement à cette saga vient de sortir un livre Outreau, l’histoire d’un désastre*, qui retrace ce fiasco judiciaire, mais aussi « de la société tout entière », précise son auteur, Gilles Antonowicz.

Cette commune du Pas-de-Calais, définitivement ancrée dans l’histoire médiatique aux débuts des années 2000, ce sont douze enfants victimes d’agressions sexuelles, quatre adultes condamnés et treize acquittés dont douze avaient fait de la détention provisoire. Alors pourquoi ce nouveau livre ? Cette fois, le dossier est décortiqué de manière minutieuse grâce aux 30.000 pages de procédures reçues mystérieusement par Gilles Antonowicz.

L’avocat et historien en tire un récit et une analyse passionnants où on découvre les dessous de cet impitoyable et complexe engrenage. Où la vérité d’un jour n’est plus celle du lendemain. Où un couple d’acquittés est condamné, quelques années plus tard, pour maltraitance envers ses enfants. 20 Minutes a interrogé Gilles Antonewicz.

Quel est le lien entre la série documentaire de France 2 « L’Affaire d’Outreau » et votre livre ?

Je n’ai fait que collaborer en tant que conseiller à la série de France 2. Il s’agissait de vérifier qu’il n’y avait aucune erreur factuelle. De fait, j’ai davantage de liberté en 300 pages pour entrer dans tous les méandres de ce dossier alors que la série télé doit résumer son récit autour de cinq personnages.

Quel est votre objectif ?

J’ai essayé d’aborder le sujet de manière détachée. Je cherche à comprendre pourquoi le juge Burgaud et l’institution judiciaire ont pu se tromper à ce point. Je pense que ce livre permet de trouver certaines explications. On résume trop vite cette affaire à une erreur judiciaire, mais c’est faux. Ceux qui devaient être condamnés l’ont été. Le problème, c’est l’abus de la détention provisoire. Hélas, ce travers existe toujours. Tous les ans, la justice indemnise environ 500 personnes acquittées ou relaxées. Et ça coûte 10 millions au budget de l’Etat.

Avec le recul, que nous apprend ce dossier ?

Les cassettes pornographiques sont au cœur des causes de ce désastre. Elles relient tout le monde et expliquent les discours tenus par les enfants. Ils n’ont rien inventé, ils racontent parfois ce qu’ils ont vu dans ces films, notamment les scènes de zoophilie. La principale accusée, Myriam Badaoui, le résume très bien dès sa première audition : « Regarder des cassettes pornos tous les jours, ça rend fou ! » Quand vous avez entre 2 et 8 ans et que vous baignez là-dedans au quotidien, c’est un viol psychique que vous vivez.

Et pour vous, ce problème reste d’actualité…

En France, le chiffre d’affaires de l’industrie pornographique, c’est 8 milliards, autant que le budget total de la justice. Et un récent rapport du Sénat montre que l’âge moyen du premier visionnage, c’est 9 ans. Oui, c’est un problème d’actualité.

Ce fiasco aurait-il pu être évité ?

Fabrice Burgaud a certes été maladroit, mais il n’a pas eu de chance. Les nouveaux témoignages s’accumulaient sans cesse et l’instruction judiciaire devait suivre. On ne peut réduire ce fiasco aux seules erreurs du juge Burgaud. Tout le monde a été mauvais. Les avocats au début, les magistrats, les assistantes sociales qui ont joué les enquêtrices, les médecins de l’hôpital qui n’ont jamais bougé, le juge des enfants aux abonnés absents, mais aussi les journalistes qui ont été jusqu’à inventer des faits à Ostende, en Belgique. Or, jamais le nom d’Ostende n’est cité dans l’instruction judiciaire.

Avez-vous l’impression d’un dossier complexe ?

Il est complexe dans sa construction mais il n’est pas si compliqué. Il aurait pu se limiter à ce qui se passait au 5e étage de cet immeuble à Outreau. Mais les faux témoignages des uns, corroborés par d’autres, ont provoqué un télescopage de différents dossiers qui n’avaient rien à voir avec l’affaire principale. Avec le recul, des éléments semblent pourtant évidents. Daniel Legrand, par exemple, qui vivait dans sa voiture. Comment imaginer qu’il s’était enrichi en vendant des cassettes pornos ? L’affaire s’est aussi emballée avec l’histoire inventée du meurtre d’une fillette. Et tout le monde perd alors la tête.

*22,90 euros, 329 pages, Editions Max Milo.