La stérilisation peut-elle éliminer le moustique tigre d’ici 2030 ?
Le moustique tigre est responsable de décès dus à la dengue et au chikungunya à la Réunion, où la technique de l’insecte stérile (TIS) est mise en œuvre pour en réduire les populations. À Singapour, 40 % de la population est protégée contre la dengue grâce à une combinaison de TIS et d’une technique de l’insecte incompatible.
S’il suscite des agacements en métropole, le moustique tigre représente surtout une menace pour la santé. « Ici, à la Réunion, des personnes succombent à la dengue et au chikungunya », souligne Jérémy Bouyer, directeur de recherches en écologie et contrôle des vecteurs au Cirad.
À la Réunion, où cet entomologiste exerce, la technique de l’insecte stérile (TIS) est mise en œuvre pour tenter de contrôler cette invasion. Elle consiste à libérer des mâles de moustiques tigres (Aedes albopictus) qui ont été rendus stériles par irradiation. Ces libérations permettent de réduire les populations de moustiques tigres ainsi que celles de leur cousin Aedes aegypti de plus de 80 %, afin de prévenir ou de limiter la transmission des maladies telles que la dengue et le chikungunya, en fonction des zones géographiques.
Avec le changement climatique, la France métropolitaine enregistre un nombre croissant de cas de transmission autochtone de dengue et de chikungunya. En dehors des conseils de lutte contre les eaux stagnantes pour éviter les gîtes larvaires, peu d’initiatives d’envergure sont prises dans l’Hexagone. Selon Jérémy Bouyer, la situation pourrait évoluer d’ici 2030.
### Singapour, le modèle à suivre ?
À Singapour, où la diffusion du virus de la dengue est un problème, le gouvernement a rapidement adopté les dernières avancées technologiques pour mettre en œuvre le TIS de manière publique. « C’est aujourd’hui le seul pays qui a atteint une phase opérationnelle : 40 % de sa population est protégée grâce à une combinaison du TIS et de la technique de l’insecte incompatible. » Cette dernière est un outil de lutte biologique qui, comme la TIS, engendre des descendants non viables. En France, des entreprises privées émergent pour réaliser des lâchers d’insectes stériles.
À la Réunion, des études sur le TIS ont été menées dès 2009, et des tests ont également eu lieu sur une version « renforcée », où les mâles transmettent un biocide spécifique aux femelles et aux gîtes larvaires. « Je coordonne actuellement pour le Cirad et l’Institut de recherche pour le développement (IRD) un essai à grande échelle, préalable à la phase finale de commercialisation », précise le chercheur.
Les développements pourraient s’accélérer dans ce département, à la pointe sur cette question. « Dès 2027, un essai pilote de commercialisation sera réalisé dans la région. Parallèlement, une usine avec une capacité de production de deux à quatre millions de mâles stériles par semaine pourrait être opérationnelle fin 2028. Cela permettra de traiter l’ensemble des communes du territoire souhaitant adopter cette technologie. »
En France métropolitaine, cette méthode suscite l’intérêt de plusieurs villes de Charente-Maritime, qui envisagent d’effectuer un essai. « Si nous gagnons le concours i-Lab de BPI France, les essais pourront débuter dès 2027. La phase opérationnelle, cependant, n’interviendra pas avant 2030. » Néanmoins, les territoires ne disposeront pas des mêmes ressources pour mobiliser des financements : la technique coûte 500 euros par hectare et par an.
### Quelles preuves d’efficacité et à quel prix ?
En juillet 2025, l’Anses a déclaré que « les données manquent pour déterminer si ces techniques (lâchers de moustiques) peuvent effectivement réduire l’incidence des maladies vectorielles. » « Les avancées dans ce domaine sont rapides. Une publication récente dans The New England Journal of Medicine a montré, via un essai randomisé à Singapour, une réduction de l’incidence des maladies vectorielles », indique Jérémy Bouyer. Celui-ci évoque une diminution de 72 % de l’incidence de la dengue et de plus de 85 % des densités de moustiques.
Ces lâchers de mâles stériles n’impactent pas les autres espèces. Le chercheur ajoute que le développement de « la génération suivante de lutte, qui utilisera un virus spécifique n’affectant que l’espèce cible », est déjà en cours.
Du côté des autorités sanitaires, on reconnait l’intérêt des techniques de lâchers, sans s’engager fermement. « Il est encore nécessaire de réaliser des études sur les densités de moustiques et les types de vecteurs, car en stérilisant un vecteur, on pourrait favoriser un autre, secondaire », note le professeur Didier Lepelletier, directeur général de la Santé, qui souligne que ces techniques prometteuses sont déployées « de façon expérimentale avancée ».

