La saison 2 de « Mindhunter » interroge notre fascination pour les serial killers

Jonathan Groff, Anna Torv et Holt McCallany dans « Mindhunter » — Netflix

Le true crime est partout. Depuis l’énorme succès du podcast américain Serial et du documentaire The Jinx en 2014 et 2015, ce genre culturel, qui consiste à raconter des vrais crimes, est de plus en plus populaire. Sur Netflix, on trouve Making a murderer, The Keepers, et des dizaines d’autres documentaires sur des meurtres ou autres affaires sordides. Côté fiction, le créateur Ryan Murphy s’y est mis lui aussi il y a quelques années avec sa série d’anthologie American Crime Story, dont la première saison retraçait le procès d’O.J. Simpson et la seconde le meurtre de Gianni Versace. Et aux Etats-Unis, beaucoup des podcasts les plus populaires parlent de true crime : il y a par exemple Dirty John, qui a déjà été adapté en série, ou encore My favorite murder (littéralement « mon meurtre préféré »), un podcast de true crime humoristique qui compte de très nombreux fans. La tendance a atteint un tel stade qu’elle a même été parodiée, notamment dans la série comique American Vandal.

Des critiques de plus en plus nombreuses

Au milieu de tout ça, il y a Mindhunter, série prestigieuse de Netflix créée par Joe Penhall et produite et réalisée par le cinéaste David Fincher. Après une première saison en 2017 acclamée par la critique et le public, la seconde, mise en ligne le 16 août, arrive dans un contexte frôlant déjà l’overdose de true crime. Car depuis quelques temps, les critiques du genre se font plus nombreuses : ce dernier participerait à l’invisibilisation des victimes, dont on sait généralement très peu de choses, et à une certaine glorification des tueurs.

La question s’est particulièrement posée au printemps 2019, alors que Ted Bundy se trouvait sur tous nos écrans. A la fois dans un documentaire Netflix, qui tournait autour d’enregistrements du tueur, et dans un biopic au cinéma, où le tueur était incarné par Zac Efron – ce qui avait poussé de nombreuses femmes à déclarer leur attirance pour le violeur et meurtrier sur Twitter. Dernièrement, le film de Quentin Tarantino Once Upon a Time… in Hollywood, qui s’intéresse à la famille Manson et au meurtre de Sharon Tate, a également été accueilli avec un certain scepticisme avant même sa sortie, à cause de son sujet sensible. Un sentiment d’overdose ainsi renforcé par la saison 2 de Mindhunter, qui elle aussi aborde le cas Manson (il y est d’ailleurs incarné par le même acteur).

Morgan Kelly, à gauche, incarne Paul Bateson dans la saison 2 de «Mindhunter». Morgan Kelly, à gauche, incarne Paul Bateson dans la saison 2 de «Mindhunter». – Netflix

Une saison 2 plus méta

La fascination pour les serial killers a toujours été au cœur de l’intrigue de Mindhunter : c’est dès le départ la curiosité presque maladive de Holden Ford, analyste du FBI, qui le pousse à étudier de plus près ces tueurs. Or, la saison 1 nous plaçait essentiellement de son côté. Lors de scènes d’entretien extrêmement tendues avec des tueurs comme Ed Kemper, on ne pouvait s’empêcher d’être à notre tour captivés par leurs maniérismes, leur absence de remords, leurs excentricités. Mais la saison 2 fait les choses différemment. Atteignant presque une dimension méta, elle nous interroge directement sur cette fascination, et ses limites.

On le voit avec le personnage de Bill Tench, partenaire de Holden Ford qui a toujours exercé sa mission avec réticence. Dans cette saison, une scène semble se répéter : en société, l’agent se retrouve dans la position de devoir expliquer en quoi consiste son travail. Et à chaque fois, il pique la curiosité de ses interlocuteurs, qui tendent l’oreille, écarquillent les yeux, et commencent à le presser pour toujours plus de détails sordides, avec un plaisir non dissimulé. Plus la situation se répète, plus Bill est à l’aise dans l’exercice, et le transforme presque en routine de stand-up, récoltant à coup sûr les rires fascinés de son audience.

Les victimes et leurs proches reprennent le devant de la scène

Dans une scène particulièrement parlante, Holden tente de décrire leurs enquêtes lors d’une soirée mondaine, mais il utilise des termes trop techniques et obscurs, et présente les faits de manière très froide. Bill court aussitôt à sa rescousse, et s’attelle à rendre le discours plus divertissant, plus digestible, en le ponctuant de petites anecdotes et de blagues. Plus ces scènes se répètent, plus il devient évident que les scénaristes ont conscience de la tension inhérente au true crime ; le fait de raconter une histoire d’une extrême violence tout en la transformant en divertissement. Et le public avide de détails sordides, c’est nous.

Les scènes d’entretien qui avaient fait le succès de la première saison sont également moins nombreuses dans la saison 2, et déconstruisent désormais la mystique des serial killers : ces derniers sont bêtes, inintéressants, agaçants, ou obsédés par leur propre image. Ce n’est sans doute pas un hasard si la scène la plus mémorable de toute la saison n’est pas un entretien avec un tueur en série, mais un huis clos particulièrement éprouvant… avec une victime. Toute en tension et en émotion, la scène met l’accent sur le traumatisme du jeune homme, et son extrême fragilité.

On retrouve le même effort dans les scènes qui se déroulent à Atlanta, où Holden et Bill enquêtent sur les meurtres de plusieurs enfants afro-américains. Là encore, la série passe beaucoup de temps avec les familles des victimes, leur colère, et leur suspicion quant au travail de la police, dont « la moitié des officiers ont été membres du Ku Klux Klan ». En mettant en avant les victimes et leurs proches, Mindhunter nous rappelle que les serial killers ne sont pas des rock stars ou des antihéros intéressants, mais des personnes avant tout responsables de la mort d’enfants, d’hommes et de femmes auxquelles on ne s’intéresse pas assez. Et en racontant les débuts du métier de profiler, la série retrace aussi en filigrane la naissance d’une obsession culturelle qui perdure encore aujourd’hui.

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