« La pétition en ligne est un outil central d’organisation de la mobilisation », estime Sarah Durieux, directrice de Change.org

« Le militantisme en ligne permet vraiment de faire bouger les lignes », explique Sarah Durieux, directrice France de Change.org. — SIERAKOWSKI/ISOPIX

  • Le nombre de pétitions en ligne, et d’une manière générale la mobilisation en ligne, a explosé en France en 2020 à cause de la crise sanitaire.
  • « Aujourd’hui, la pétition en ligne est un outil central d’organisation de la mobilisation », explique Sarah Durieux, directrice France de Change.org, qui publie ce jeudi 21 janvier « Changer le monde » (éditions First).
  • « Les pétitions prennent vie sur les réseaux sociaux, au-delà de la simple signature. Elles amènent à d’autres actions beaucoup plus concrètes, comme des mobilisations de rue », ajoute la dirigeante, spécialiste des mobilisations citoyennes et des stratégies digitales.

On en voit beaucoup tourner sur les réseaux sociaux… Les pétitions en ligne se sont multipliées ces dernières années. Certaines ont même réussi à mobiliser plus d’un million de personnes, comme celle mise en ligne en novembre 2018 « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe » qui a officiellement lancé le mouvement des « gilets jaunes ». De grandes mobilisations ont donc vu le jour grâce aux pétitions en ligne. « Chacun aujourd’hui peut agir, à son niveau. Nous pouvons toutes et tous utiliser les méthodes de l’activisme pour faire bouger les lignes », explique Sarah Durieux, directrice France de Change.org, plus grande plateforme mondiale de pétitions en ligne.

« Écrire un texte de pétition efficace, fédérer et animer une communauté de soutien, organiser une action coup de poing et pousser les responsables politiques à répondre, toutes ces actions sont à notre portée », ajoute la dirigeante, dans son livre Changer le monde, à paraître le jeudi 21 janvier (éditions First). 20 Minutes a interrogé la jeune femme, spécialiste des mobilisations citoyennes et des stratégies digitales, qui a récemment été sélectionnée par la Fondation Obama pour suivre le programme Obama Foundation Leaders.

Sarah Durieux, direction France de Change.org.

Pourquoi avoir ressenti le besoin d’écrire ce livre, qui est une sorte de petit manuel « du militant en herbe » ?

Beaucoup de digital natives savent aujourd’hui comment s’y prendre pour mobiliser en ligne. Ce n’est pas à eux que je voulais m’adresser à travers ce livre, mais à tous les autres, ceux qui n’ont pas d’expérience, ni de réseaux pour faire connaître leurs causes. Il est important aujourd’hui de former les gens, de leur donner des outils pour faire avancer leur combat en ligne. Pour moi, c’est aujourd’hui un grand enjeu démocratique. Il y a énormément de sujets de société qui méritent l’attention non seulement des médias, mais aussi des responsables politiques et économiques. Dans Changer le monde, j’explique concrètement comment s’y prendre pour qu’une mobilisation en ligne soit réussie, en abordant notamment des techniques de lobbying citoyennes pour peser sur les décisions. L’objectif de mon livre, ce n’est pas uniquement de permettre aux gens de faire connaître leurs causes au plus grand nombre, mais c’est surtout qu’elles puissent aboutir.

La pétition en ligne, est-ce un véritable outil pour militer aujourd’hui ?

Absolument. C’est en tout cas un bon point de départ pour militer. Tout le monde connaît le principe de la pétition en ligne, et comment on y participe. C’est un outil facile à utiliser pour les gens qui veulent se lancer dans l’activisme. La pétition en ligne remplit trois objectifs : elle permet de rendre une cause publique (ce qui n’est pas le cas de toutes les actions militantes), elle permet de se compter – cela donne une légitimité au groupe, et à la cause que l’on défend – et surtout le plus important, elle permet de s’organiser pour la suite du mouvement (manifestation, sit-in et autres initiatives).

Aujourd’hui, c’est un outil à part entière pour militer, et mobiliser. On l’a vu très récemment avec le boulanger de Besançon qui a lancé une pétition en ligne [240.000 signatures] pour que son apprenti, un jeune réfugié guinéen, ne soit pas expulsé. De nombreuses actions ont été entreprises (tweets repartagés, interpellation des députés…) à la suite de cette pétition, et ont permis de faire aboutir cette cause. Laye Fode, le jeune apprenti, a pu être régularisé et conserver son emploi. Pour moi, cette campagne a été extraordinaire, et c’est typiquement le genre de mobilisation que nous soutenons sur Change.org.

Est-ce vraiment une manière efficace de peser sur le débat public, et politique ?

Beaucoup de nos pétitions lancées sur notre plateforme ont eu des retombées, et des répercussions importantes dans la vie publique. Je pense par exemple à la mobilisation contre la Loi travail en 2016, qui est partie d’une pétition lancée sur Change.org signée par plus d’un million de personnes. Ou bien même – certains l’ont déjà oublié – du mouvement des « gilets jaunes » qui lui aussi a été lancé par une pétition « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe » sur notre plateforme. Si l’on remonte un peu dans le temps, il y a aussi toute la campagne autour de la grâce de Jacqueline Sauvage, qui a eu beaucoup de retentissement. Cette affaire, et la mobilisation qu’elle a suscitée, a relancé le débat sur les violences conjugales en France. On a défendu énormément de causes, mais toutes ne sont pas restées dans les mémoires…

La pétition en ligne, et d’une manière générale la mobilisation en ligne, a aujourd’hui une véritable légitimité politique. Certains ne veulent pas le reconnaître politiquement, parce que c’est pas facile à gérer. Mais la réalité, c’est qu’il y a un véritable impact des mouvements digitaux dans l’opinion publique. Certaines personnalités politiques répondent d’ailleurs directement sur notre plateforme. Ça a été le cas de notre président, Emmanuel Macron, lors de la crise des « gilets jaunes », ou bien encore du Premier ministre Édouard Philippe qui à plusieurs reprises est venu s’exprimer sur Change.org.

Beaucoup critiquent pourtant les pétitions en ligne, et d’une manière générale le slacktivisme, qu’on appelle aussi « militantisme du clic »…

Certains estiment en effet que ce genre de militantisme nécessite peu d’effort, moins d’engagement. C’est une critique que je peux tout à fait comprendre, mais qui aujourd’hui n’est plus du tout fondée. La pétition était utilisée avant comme un indicateur pour mesurer l’engagement. Aujourd’hui, c’est un véritable outil central d’organisation de la mobilisation. Les pétitions prennent vie sur les réseaux sociaux, au-delà de la simple signature. Elles amènent à d’autres actions beaucoup plus concrètes, comme des mobilisations de rue. De la même manière, on voit de plus en plus de messages partagés sur Instagram sous la forme de vignettes de couleur sur lesquelles sont apposés quelques mots ou phrases pour soutenir une cause [comme le fond noir pour le mouvement Black Lives Matter ou le fond bleu pour soutenir les Ouïghours]. J’assume complètement de me servir de ce genre d’outils. C’est devenu une manière efficace de rendre visibles certains messages, et de mobiliser des milliers de personnes. Cliquer, pour moi, c’est réellement s’engager !

Et c’est aussi une manière d’inclure des gens parfois mis de côté, ceux qui sont isolés géographiquement, ceux qui ont des problèmes de santé… Tout le monde n’a pas forcément la possibilité de participer à des actions physiques. Certains ne peuvent s’exprimer qu’à travers un clic, ce n’est pas pour autant que leur engagement est moindre. On a besoin aujourd’hui de redonner de la valeur à ces gens qui se mobilisent en ligne. On peut toujours mettre en perspective le fait que cela ait moins de valeur, mais moi ce que je vois, c’est que des combats aboutissent concrètement aujourd’hui. Le slacktivisme permet de faire naître un engagement, et surtout de faire concrètement avancer les choses. Si les gens n’avaient pas abondamment repartagé la photo du petit Aylan en 2015 [petit garçon syrien retrouvé mort sur les côtes turques], on n’aurait pas la même compréhension dans l’espace public de ce qui se passe en Méditerranée. Il est important de se reposer sur ce genre de partage qui peut parfois paraître éphémère.

Vous consacrez justement tout un chapitre de votre livre à comment « faire le buzz ». Comment se servir des réseaux sociaux et de la viralité pour toucher le maximum de personnes ?

On vit un peu aujourd’hui à l’ère d’Instagram (après celle de Facebook). Avant on faisait de grandes tribunes dans les journaux, aujourd’hui on voit qu’une vidéo bien réalisée peut très vite interpeller beaucoup, voir énormément de gens. On a tous un smartphone – qui photographie et qui filme –, donc on peut tous potentiellement être mobilisé et/ou se mobiliser. Pour moi, il y a deux notions importantes pour qu’une cause devienne virale : le contenu et le réseau. Pour ce qui est du contenu, la vidéo et l’image sont devenues des outils très efficaces pour faire passer un message. On le voit notamment avec le succès des lives, surtout en cette période de crise sanitaire où les gens ont besoin de rester connectés entre eux. Et puis il y a le réseau, c’est-à-dire qu’il faut trouver le bon point d’entrée pour faire passer son message, et mobiliser. Contrairement à ce que l’on pense, chercher l’appui d’influenceurs ou de grandes personnalités n’est pas forcément la meilleure idée.

La crise sanitaire, que l’on vit encore actuellement, a-t-elle amplifié la mobilisation en ligne ?

Pour moi, il y a clairement eu un avant et un après Covid-19. On est passé de près de 1.000 pétitions par mois sur la plateforme, à plus de 3.000. En France, cela représente une augmentation de 35 % des pétitions lancées sur cette période [soit 10 mois], et une hausse de 15 % du nombre de personnes inscrites sur la plateforme. Il y a véritablement eu un effet Covid. La donne a réellement changé. Les gens, qui ne pouvaient pas manifester à cause des confinements et autres restrictions, ont eu besoin d’autres alternatives pour se faire entendre et faire pression sur les responsables politiques. Ils ont eu besoin de cliquer ! On a ainsi permis à des gens qui maîtrisaient peu le numérique de mettre un peu le pied à l’étrier de la mobilisation digitale. La plateforme ne vit pas en dehors du monde, elle est juste un reflet de ce qui se passe dans la société. L’année 2020 a en tout cas été historique pour Change.org. Reste à savoir si 2021 sera similaire…

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