« La fonction de policier se professionnalise au XVIIIe siècle », raconte la commissaire d’une exposition aux Archives nationales

Procession avec l’échevinage et le maire, 1729 — Bibliothèque municipales de Lille

  • Au XVIIIe siècle, la police devient un nouveau mode de gouvernement des villes, notamment à Paris.
  • C’est à cette période que les premiers « détectives » apparaissent.
  • Une exposition aux Archives nationales retrace l’histoire de la police à cette période.

C’est au siècle des Lumières que la police se professionnalise, tant en matière de maintien de l’ordre que de police judiciaire, avec la création du corps des inspecteurs. C’est aussi au XVIIIe siècle que l’on commence à collecter des renseignements sur les personnes susceptibles d’inquiéter l’Etat royal.

Une exposition aux Archives nationales*, à Paris, raconte l’histoire de la police à cette période à travers environ 200 documents. Isabelle Foucher, chargée d’études documentaires aux Archives nationales, responsable du fonds du Châtelet, est l’une des trois commissaires de l’exposition. Elle a répondu aux questions de 20 Minutes.

A quoi la police ressemblait-elle au XVIIIe siècle en France ?

A cette époque, il n’y a pas de police nationale. Dans l’ensemble des villes de France, ce sont les échevins, les maires, qui tiennent les forces de police. Mais la situation est différente à Paris. A la fin du XVIIe, le roi décide de mettre la main sur la capitale, en quelque sorte. Il la confie à un lieutenant général de police, qui est un des officiers du Châtelet.

Dessin d'une mère maquerelle montée sur un âne, 1750 Dessin d’une mère maquerelle montée sur un âne, 1750 – Archives nationales

Cette décision touche à la raison d’Etat : on veut absolument faire en sorte qu’à Paris, les particularismes locaux soient mis à bas. Il y a eu la fronde sous Louis XIV, les guerres avec les protestants… Sur l’ensemble du XVIIIe, la population parisienne a par ailleurs fortement augmenté. Chaque année, 100.000 migrants arrivaient à Paris. Les gens, les marchandises, les biens circulent énormément. Le luxe côtoie la misère la plus noire. La ville inquiète donc le pouvoir. Il y a eu plusieurs révoltes dans le passé. D’où l’idée qu’il faut la surveiller, la contrôler, et même enfermer les gens pour éviter les rébellions. Pour cette exposition, nous mettons l’accent sur la situation parisienne car nous avons eu accès aux documents exceptionnels des Archives nationales et à ceux de la bibliothèque de l’Arsenal.

On découvre dans l’exposition que la police était chargée de contrôler le prix du blé et du pain…

C’est avant tout pour des raisons d’ordre public. Si le peuple n’a pas de pain, il se révolte et c’est le désordre ! La royauté comprend donc qu’elle doit nourrir le peuple. Au XVIIIe siècle, des économistes veulent libérer les prix, libérer le marché. C’est le côté capitaliste des Lumières. La police, elle, est dans un autre registre. Les lieutenants généraux de police prônent la régulation des prix et souhaitent qu’on approvisionne les marchés afin qu’ils n’y aient pas d’émeute.

C’est donc à cette époque qu’est né le maintien de l’ordre ?

Oui, totalement, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Il y a d’ailleurs un document emblématique de cette période rédigé par un policier, Jean-François De Bar, dans lequel il imagine comment maintenir l’ordre dans une ville. Il prévoit comment, sur une place, positionner les forces de l’ordre pour encadrer les émeutiers.

On peut dire aussi que la police se professionnalise à cette période ?

Au cours des siècles précédents, tout ce qui touche au maintien de l’ordre se passe au niveau municipal. Il y a aussi la bourgeoisie qui s’occupe de la sûreté des rues, de les nettoyer. La fonction de policier se professionnalise au XVIIIe siècle, avec notamment la création des inspecteurs de police.

Déposition de Jean-Jacques Rousseau suite au vol de ses chemises, 16 janvier 1752 Déposition de Jean-Jacques Rousseau suite au vol de ses chemises, 16 janvier 1752 – Archives nationales

Les effectifs de forces de police vont aussi augmenter à cette période. A Paris, on va employer des espions qu’on appelle des mouches pour surveiller la population. Il s’agit de revendeuses, de logeurs qui accueillent des migrants, des principaux locataires – les ancêtres des concierges – et de délinquants qui vont infiltrer le milieu : voleurs, prostituées mais aussi écrivains. Le nombre d’espions à l’époque est assez important.

On enferme aussi beaucoup, à l’époque…

A Paris, sur une population de 600.000 personnes, 10.000 personnes sont enfermées dans les grands hôpitaux généraux et l’ensemble des prisons. Parce qu’elles sont pauvres, aliénées, mendiantes, délinquantes… C’est 15 fois plus qu’aujourd’hui !

Il y a, dans l’exposition, une partie intitulée « Aimer ou détester la police ». Quels rapports la population entretient-elle avec la police au moment de sa création à Paris ?

D’un côté, la police va participer à l’amélioration de la ville, notamment tout ce qui concerne l’éclairage ou le balayage des rues. Mais il y a aussi un fort sentiment de rejet dans la population. En 1750, il y a eu une émeute après que mendiants puis des enfants délinquants, voire des enfants de bourgeois, ont été arrêtés et enlevés à leurs parents parce qu’ils jouaient sur des places publiques. Les Parisiens ne veulent pas de ça, ils vont lyncher une mouche Le lieutenant général de police, lui, va être poursuivi et s’enfuir. Ce sentiment va monter crescendo.

La révolution de 1789 marque-t-elle un tournant dans l’histoire de la police ?

Au moment de la révolution, le lieutenant général de la police, Jean Charles Pierre Lenoir, fait partie des émigrés. Les inspecteurs et les lieutenants généraux de police vont être honnis, mais pas les commissaires. Dans les cahiers de doléances, on peut lire le rejet de la police, des ordres du roi, de l’enfermement, de l’absence de libertés publiques, on critique le fait que la justice soit opaque.

C’est d’ailleurs après la Révolution qu’on va ouvrir les portes de tribunaux. Dans la déclaration des droits de l’Homme, le contrôle démocratique des agents de l’Etat et de la police par la population est énoncé : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration » (article 15).

* « La police des Lumières, ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle », du 11 mars au 29 juin 2020 aux Archives nationales, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris

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