La duchesse d’Uzès, première femme titulaire du permis de conduire et première femme verbalisée

Femme au volant. Parmi les pionniers de l’automobile, il est une pionnière en la personne d’Anne de Rochechouart de Mortemart. Plus connue par son titre, duchesse d’Uzès, elle est en effet la première femme à avoir obtenu, en 1898, l’ancêtre du permis de conduire. Elle s’est aussi distinguée, quelque temps plus tard, en étant la première femme verbalisée pour excès de vitesse.

Née au milieu du XIXe siècle, Marie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart de Mortemart est issue d’une prestigieuse famille aristocratique française. Arrière-petite-fille de la célèbre Veuve Clicquot, elle devient duchesse d’Uzès à 20 ans en épousant Emmanuel de Crussol d’Uzès. Veuve onze ans plus tard, la duchesse n’avait néanmoins pas un tempérament à se laisser aller. « C’était une femme d’une rare personnalité. Elle a été artiste, lieutenant de louveterie, suffragette, soutien du général Boulanger pour rétablir la monarchie », explique à 20 Minutes Jacques Emmanuel de Crussol, 17e et actuel duc d’Uzès. Mais son ancêtre vouait aussi une passion pour l’automobile, domaine qui occupera une bonne partie de sa vie. « Ce n’est qu’un élément parmi d’autres, mais en effet, ce qui a marqué, c’est qu’elle a été la première femme à avoir son permis de conduire », reconnaît le duc d’Uzès.

« C’était une époque où l’on n’attendait pas cela d’une femme »

On est en mai 1898 et, comme elle l’a confié à un reporter du Gil Blas, la duchesse possédait déjà « depuis plus de six mois » sa propre automobile avant de passer l’examen qui la rendra célèbre. « C’était une Delahaye bicylindre de type 1 qui existe toujours et est exposée au musée de Compiègne », précise Jacques Emmanuel de Crussol. Dans les journaux de l’époque, l’aventure est suivie comme un feuilleton. A la fois parce qu’il s’agit d’une aristocrate, mais surtout parce qu’une femme entend mettre les pieds dans un domaine réservé aux hommes. « C’était une époque où l’on n’attendait pas cela d’une femme », raconte Charles de Luynes, descendant d’une des filles de la duchesse. « Au début, certains cadres de la famille ont trouvé cela scandaleux mais son insistance et sa réussite les ont poussés à l’admiration », ajoute-t-il. « Ça a été perçu comme quelque chose de hors normes, mais le personnage était déjà hors normes », renchérit le duc d’Uzès.

La duchesse d'Uzès, le jour de son examen de conduite, le 22 avril 1898.
La duchesse d’Uzès, le jour de son examen de conduite, le 22 avril 1898. – La vie au grand air

La veille de l’examen, le 21 avril 1898, le journal Le Vélo ne tarit pas d’éloges à propos de la duchesse. « Mme d’Uzès fera tout cela très bien, très en conformité des règlements préfectoraux, car, nous le répétons, la châtelaine de Bonnelles est aujourd’hui un maître dans l’art de diriger une automobile », écrit le journaliste Hervé Lefranc. Et, le 23 avril, Le Figaro titre « La première chauffeuse », après que la duchesse a obtenu son « brevet de conductrice d’automobile ». Aux épreuves, elle a « répondu avec autant d’assurance et d’habileté que si elle eût été la gagnante de nos dernières courses automobiles », s’enthousiasme le quotidien.

Quelques jours plus tard, la duchesse reviendra sur sa réussite à l’examen dans les colonnes des Annales politiques et littéraires, s’étonnant « de voir tout le bruit que l’on a fait autour de cette chose pourtant si simple en soi ». Au cours de la même interview, elle a confié au journaliste ses « impressions délicieuses » d’aller « à l’allure qui [lui] plaisait, de dépasser vite, vite les autres voitures ». Une soif de vitesse qui va lui attirer rapidement des ennuis.

« L’agent verbalisateur a même sans doute pu les rattraper à pied »

En effet, moins de deux mois après l’obtention de son permis, la duchesse d’Uzès est arrêtée pour « vitesse exagérée » alors qu’elle circulait en compagnie de son fils au volant de sa Delahaye, avenue du Bois de Boulogne, à Paris. A 15 km/h au lieu des 12 km/h autorisés, « l’agent verbalisateur a même sans doute pu les rattraper à pied », s’amuse Jacques Emmanuel de Crussol. Convoqués au tribunal simple de police comme le relatait Le Vélo, les deux contrevenants « seront bel et bien condamnés à 28 francs d’amende ». Un procès qui fera date, selon le journaliste, car il sera le point de départ de la révolte des chauffeurs d’automobiles, lesquels souhaitent voir aboli le « permis de circulation ».

Cette péripétie n’a pas refroidi les ardeurs de la duchesse à s’impliquer dans le monde de l’automobile. Recalée du cercle de l’Automobile club de Paris parce qu’elle était une femme, Anne de Rochechouart de Mortemart a fondé, en 1926, son pendant pour les dames, l’Automobile-club féminin. « A quand la première course d’autos pour dames ? », ironisait alors Le Petit journal. « La coquetterie et le débinage y perdront ce qu’y gagnera l’esprit sportif, mais sera-ce un sensible progrès dans le sens intellectuel et social ? Gardons-nous bien d’en jurer », écrivait André Billy dans les colonnes de L’Œuvre, le 19 juin 1926. « Des femmes qui conduisent des voitures, c’était un peu étonnant. C’était une autre pour l’époque », reconnaît l’actuel duc d’Uzès.