« La décennie à venir, imprégnée de l’identité millenial, va être très intéressante », explique Jennifer Padjemi

Image de l’épisode 19 de la saison 15 de Grey’s Anatomy — ABC/Mitch Haaseth
  • Jennifer Padjemi a grandi en regardant les séries télé telles que Buffy ou Sex and the City.
  • Adulte, elle a compris que cette culture abordait des thématiques comme les violences sexuelles, la notion de consentement, le racisme ou l’égalité salariale.
  • Dans son ouvrage Féminismes & Pop culture, elle raconte comment certaines œuvres de pop culture permettent de renouveler la représentation des personnages féminins ou racisés.

Sa première rencontre avec la pop culture, Jennifer Padjemi  l’a faite grâce à la télévision dans les années 1990. À l’époque collégienne, elle grandit en regardant avec sa famille les téléfilms du dimanche et les feuilletons à l’eau de rose, mais son rendez-vous incontournable reste la « Trilogie du samedi » sur M6 dont elle se souvient avec nostalgie. « Ça me rendait presque addict. Parce que je savais que le lendemain, on allait en parler au collège et si tu n’avais pas regardé le dernier épisode de Buffy t’étais pas in », plaisante-t-elle. Avec des séries comme Buffy contre les vampires, Charmed et un peu plus tard Sex and the City, Jennifer Padjemi découvre à l’écran des personnages féminins avec du caractère, qui s’engagent et qui aident la jeune adolescente à se construire.

Au lycée, Jennifer Padjemi développe son œil critique grâce à des cours d’histoire de l’art. Puis, elle poursuit son parcours à la fac, où elle découvre la sémiologie et apprend à décortiquer des contenus audiovisuels et en interpréter le message. « D’un coup, ce que je regardais à la télévision depuis toute petite prenait une dimension beaucoup plus sérieuse. Je comprenais enfin qu’il ne s’agissait pas juste d’un simple divertissement, mais que finalement ces programmes m’avaient façonnée bien plus que ce je le pensais. »

Aujourd’hui journaliste, Jennifer Padjemi dévoile à 32 ans son premier ouvrage Féminismes & Pop culture (Stock) dans lequel elle retrace l’évolution des personnages féminins et des problématiques liées aux questions de genres et de diversité des séries à la publicité, en passant par la télévision et Instagram.

Greys Anatomy, la série révélatrice

En 2005, Jennifer Padjemi, comme des millions de téléspectateurs, découvre le premier épisode de Grey’s Anatomy, cette série américaine qui dépeint la vie au sein d’un hôpital universitaire fictif, le Seattle Grace. À travers les personnages de Meredith Grey, Alex Karev, Cristina Yang ou encore du docteur Miranda Bailey, la journaliste y décèle des histoires aux thématiques très larges comme les violences sexuelles, la notion de consentement, le racisme ou l’égalité salariale… qui à l’époque, se étaient rarement abordées à la télévision. La saga médicale, créée par Shonda Rhimes est alors perçue comme en avance sur son temps.

Le côté transversal des intrigues motive alors Jennifer Padjemi à explorer la représentation et la réception des questions de société liées au féminisme dans les années 2010. À l’image de Grey’s Anatomy, la journaliste imagine un ouvrage avec une approche très diversifiée du féminisme, jusqu’au choix de son titre Féminismes & Pop culture, auquel elle appose la marque du pluriel. « Ce S ne veut pas dire qu’il y aurait plusieurs féminismes, mais plutôt que sous l’étiquette du féminisme aujourd’hui on peut parler de sujets très divers comme l’antiracisme, la santé mentale, la sexualité, mais aussi inclure le plus de monde possible et sortir de la simple binarité homme/femme », détaille Jennifer Padjemi.

Cristina Yang et Miranda Bailey, modèle d’identification

Dans Féminismes & Pop culture, la chanteuse Beyoncé côtoie l’écrivaine Mona Chollet ou Oprah Winfrey, le tout sur un ton décapant et à la première personne du singulier. Ce choix narratif permet aux lecteurs et lectrices de se reconnaître dans le parcours de l’autrice et vient compenser le manque de représentation qu’elle a pu ressentir dans un contexte où les femmes racisées sont peu mises en avant à l’écran ou sont assimilées à des tropes narratifs (éléments récurrents de la narration qui virent parfois au cliché). Seules Cristina Yang et Miranda Bailey de Grey’s Anatomy, qui reviennent à de nombreuses reprises dans le récit, incarnent ces figures féminines hors des cases dans lesquelles Jennifer Padjemi se retrouve.

« Miranda Bailey est l’une des rares femmes noires qui n’a pas un rôle secondaire à l’époque. Toutes ses intrigues tournent autour de la place qu’on lui accorde dans la société et comment elle s’affranchit des discriminations pour réussir. Quant à Cristina Yang, elle incarne la liberté et l’indépendance. Comment décide-t-on de se choisir soi-même et comment va-t-on va au bout de ses rêves sans être entravé par le choix d’autrui ? J’aspire à être comme ces deux femmes », assure Jennifer Padjemi.

Insecure, vers une l’évolution de la pop culture ?

Fin mars 2021, le réalisateur Darren Star annonçait que la septième saison de sa série Younger, qui retrace la vie Liza, une mère divorcée quarantenaire en quête d’un emploi, serait la dernière. Ces derniers mois, de nombreuses séries contemporaines abordant le féminisme pop telles que Younger ou De celles qui osent ont annoncé leur dernière saison pour 2021. « Ces annonces marquent la fin d’une ère et montre qu’il y a désormais une volonté d’arrêter d’utiliser le téléspectateur comme un élément marketing qui va rapporter de l’argent », déclare Jennifer Padjemi.

La jeune génération est désormais davantage friande de contenus de qualité qui lui ressemble : qui parlent de genres, de sexualité, de racisme de manière naturelle. Une approche très contemporaine qui s’illustre aujourd’hui dans des séries comme Sex Education crée par Laurie Nunn ou Insecure de Larry Wilmore et Issa Rae. « La décennie à venir, imprégnée de cette identité millenial va être très intéressante, assure Jennifer Padjemi. Avec la crise sanitaire que l’on traverse, tout l’enjeu des productions culturelles à venir va être de proposer des contenus qui peuvent faire rêver pour ne pas parler de la pandémie tout en conservant les réalités sociales et économiques dans lesquelles on vit. »

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