La baguette à 29 centimes, un goût de com’ pas forcément alléchant ?

Devant une baguette à 29 centimes, votre premier réflexe est-il de vous dire « c’est une affaire, j’achète » ou « ça doit être immonde vu le prix » ? Tout le pari de Leclerc est d’espérer que les 
amateurs de baguette opteront pour la belle « affaire ». En fixant le prix de sa baguette à moins de 0,3 euro durant quatre mois et ce, en pleine 
inflation, le géant de la grande distribution s’est attiré les foudres des boulangers et des meuniers. Leclerc espère séduire les clients, mais 
ce prix très bas ne pourrait-il pas avoir l’effet inverse et rebuter les Français qui font de plus en plus rimer prix élevé et qualité ?

« Comment un prix peut-il être si bas ? Est-ce de la mauvaise qualité ? Est-ce nocif pour la santé ? », s’interroge effectivement Marie-Pierre Julien. Interrogée par 20 Minutes, l’anthropologue et sociologue spécialiste des pratiques alimentaires à l’université de Lorraine poursuit : « Depuis le début des années 2000 et la lutte contre l’obésité en France, il y a une vraie réflexion dans toutes les catégories sociales sur le lien entre l’alimentation et la santé, et la notion qu’une bonne santé passe par de bons produits. » Bilan, ce n’est pas parce qu’un frigo nécessite d’être rempli qu’il doit l’être avec n’importe quel produit du moment qu’il n’est pas cher. Marie-Pierre Julien assure que les Français sont aujourd’hui plus regardants sur le contenu de leur assiette : toutes les catégories socioprofessionnelles ont conscience de l’importance d’une nourriture saine et équilibrée et les plus précaires ne sont peut-être plus alléchées par le prix de la baguette trop abaissé.

Le prix, un critère déterminant à l’achat

Devant un tel prix cassé, il n’y a donc pas qu’Erwin, bobo du 9e arrondissement de Paris fan d’avocado toast, qui va se poser des questions sur la qualité de la « baguette Leclerc », insiste notre anthropologue : « Tout le monde s’interroge et est sensibilisé. » Et peut aussi se demander à quel point Leclerc a rogné sur les coûts de production (salaires, etc.). « Il est tout à fait possible que Leclerc arrive à faire de grandes marges sans trop détériorer la qualité de la baguette ou bien à compenser cette promo avec les prix de ses autres produits », estime toutefois Fabrice Etilé, professeur d’économie alimentaire et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.

« Il est évident que cette affaire ne s’adresse pas à l’ensemble des Français. Bien sûr que ceux qui ont les moyens d’acheter leur baguette en boulangerie continueront de le faire si leur revenu leur permet », ajoute l’économiste qui rappelle une réalité économique majeure : « La première préoccupation de beaucoup de ménages est de mettre quelque chose dans les assiettes et le 
Le prix reste un critère déterminant. »

Avant tout, c’est le goût

Reste que l’on est en France, nation de la gastronomie et de la bonne bouffe [et de Zinédine Zidane, mais ce n’est pas le sujet du jour]. Il est donc plus que temps, en bon patriote amoureux de la saveur et des festins, de parler d’un des critères les plus importants : 
le goût. Marie-Pierre Julien : « C’est extrêmement important pour la validation d’un produit et cela reste une expérience clé du consommateur. Il ne va pas acheter la baguette s’il ne la trouve pas bonne. »

Allons même plus loin : l’amateur du croûton ne va pas acheter la baguette s’il la trouve moins bonne que celle qu’il a goûtée jusque-là. Le prix n’excuse pas tout, et encore moins pour une baguette de pain, produit du patrimoine et du quotidien par excellence. En économie de la consommation, cela s’appelle « un bien d’expérience », renseigne Fabrice Etilé. Autrement dit, la baguette fait partie de ces produits qu’on a énormément mangés et dont on a donc une idée très précise du goût. « Si la baguette à 29 centimes est moins bonne qu’une baguette plus chère, le consommateur n’y reviendra pas. Cela pourrait donc entacher l’image de Leclerc », tranche même l’économiste.

Leclerc a sans doute bien préparé son coût

De quoi faire trembler Michel-Edouard Leclerc et ses descendants sur cinq générations ? Probablement pas, car le supermarché maîtrise lui aussi la notion de « bien d’expérience », et a sans doute bien préparé son coût (vous l’avez ?). Fabrice Etilé prophétise : « La baguette ne sera certainement pas mauvaise, sinon ce serait une opération catastrophique. Leclerc a donc dû s’arranger pour préserver au maximum la qualité du produit. »

Et si la baguette est bonne, c’est tout bonus pour Leclerc. Tout comme le goût, le prix de la baguette est ancré dans le cerveau du consommateur [le « bien d’expérience », toujours], qui se souviendra à coup sûr d’une baguette aussi bonne que les précédentes mais moins chère. Tout le succès ou l’échec de cette opération marketing serait donc suspendu aux papilles des Français. Et pour de la bouffe, c’est quand même l’essentiel.