Journée mondiale Alzheimer : Comment la musicothérapie adoucit la vie des patients

Illustration de musiques. — Pixabay

  • Ce samedi, c’est la Journée mondiale de la maladie d’Alzheimer, pathologie neurodégénérative qui touche 900.000 personnes en France.
  • Une maladie qui attaque la mémoire, la sociabilisation, la motricité. Or, la musicothérapie peut aider, dans une certaine mesure, ces patients à retrouver calme et bien-être.
  • Pourquoi la mémoire musicale perdure davantage que celle des mots ? Plusieurs études et neurologues se penchent sur ce mystère.

La musique adoucit les mœurs. Et Alzheimer. Depuis quelques années, des neurologues se penchent sur les effets de la musique sur cette maladie neurodégénérative, dévoilant que même quand les mots s’envolent, la musique reste accessible. Un mystère qui interroge sur notre cerveau et sur les bienfaits de la musicothérapie. Que de nombreux spécialistes ont déjà vérifié. Notamment  Edith Lecourt, psychanalyste et autrice du livre La Musicothérapie* qui raconte une spectaculaire transformation lors d’une séance à l’ hôpital Henri Mondor, à Créteil (Val-de-Marne). « On a fait écouter des extraits musicaux à des patients Alzheimer, assis en rond, et à un moment, il y a une patiente qui se met à battre la mesure, en rythme, puis à faire les nuances. Elle chantonne, ravie… On était très ému parce que c’était une patiente totalement absente, recroquevillée sur son fauteuil. Et là, elle dirigeait l’orchestre. Et bien ! »

Edith Lecourt n’est pas la seule à être impressionnée par cet éveil soudain de patients apathiques. « La musique résiste à la maladie d’Alzheimer, assure Bernard Lechevalier, neurologue et auteur du Plaisir de la musique**. Je me souviens d’une patiente qui ne reconnaissait pas ses enfants, mais son mari me racontait qu’elle chantait chaque semaine dans la chorale paroissiale, « comme si elle n’était pas malade ». »

Que se passe-t-il dans le cerveau ?

« On sait que la mémoire musicale est beaucoup plus robuste que la mémoire verbale », reprend Bernard Lechevalier. Si chaque cerveau est unique, les scientifiques localisaient traditionnellement la parole dans l’hémisphère gauche et la musique dans le droit. « On pense que la maladie d’Alzheimer attaque davantage l’hémisphère gauche que le droit », ajoute le neurologue. A l’université de Caen, le professeur de psychologie Hervé Platel en a fait son axe de travail depuis les années 1990. « Les IRM réalisées sur des patients qui écoutent de la musique montrent qu’elle sollicite en réalité plusieurs régions du cerveau, suscitant une symphonie neuronale », résume-t-il. L’hémisphère gauche est sollicité pour nommer l’œuvre, par exemple, et l’hémisphère droit pour retenir la mélodie, mais également le circuit de la récompense, les émotions… « La pratique de la musique sollicite différentes facettes de la mémoire, ancienne comme récente, mais aussi une mémoire du corps.  » Ce sont mes doigts qui se souviennent « , disent les pianistes, soit une mémoire visuelle (la partition) et une auditive (certains jouent par cœur) », précise-t-il.

Au point d’imaginer que les pratiques musicales pourraient avoir un impact sur la qualité du vieillissement du cerveau, et limiter la survenue d’Alzheimer ? « Quelques travaux tendent à dire oui, assure Hervé Platel. L’un d’eux a montré que les personnes qui ont une pratique musicale ont un risque diminué de développer cette maladie. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne vont pas la déclarer, mais que les symptômes se déclencheront plus tard. Une étude suédoise, baptisée « Mêmes gènes, cerveaux différents », a ainsi suivi une trentaine de jumeaux monozygotes. L’un a pratiqué la musique et pas l’autre. Eh bien, le cerveau du mélomane bénéficie de formes de protection contre la maladie. »

Du bien-être…

Et lorsque la maladie s’est déclenchée, la musique reste un plaisir rare et ses bienfaits sont multiples. Mais comment, concrètement ? Depuis dix ans, Gabriella Torma, pianiste professionnelle, propose des concerts aux patients Alzheimer au conservatoire du 14e arrondissement. Et a construit un programme explorant un large spectre émotif. « On les aide à bien respirer avec Bach. Puis c’est le réveil des sentiments avec Chopin et Schumann. Un peu de musique dramatique de Prokofiev, et on termine avec une musique positive, par exemple Rachmaninov, qui déclenche un enthousiasme physique. » Elle se dit émerveillée par les regards pétillants, les mains qui battent la mesure, les visages qui s’illuminent.

« Certains vont accepter de prendre leur traitement, des soins ou de se faire laver grâce à la musique », assure Gérard Mick, neurobiologiste et consultant Alzheimer.

Illustration de partitions. Illustration de partitions. – Pixabay

« Nous avons mené une expérience baptisée  » Le pansement Schubert », qui a prouvé que la présence de la musique vivante en soins palliatifs, lors de soins douloureux, diminue la souffrance de 10 à 50 % », ajoute Claire Oppert, violoncelliste et musicothérapeute. Ecouter de la musique permet également de limiter l’anxiété des patients Alzheimer, souvent très angoissés. « Si le patient se sent mieux, apaisé, les familles aussi », souligne Marie Sarazin, professeure de neurologie à l’hôpital Saint Anne.

Pouvoir écouter un opéra, chanter à l’unisson, retrouver les paroles d’une berceuse redonnent par ailleurs aux patients, parfois murés dans le silence et l’isolement, le goût d’échanger. Pendant cinq ans, Claire Oppert a mené une étude dans un Ehpad. « Au début d’une séance, les résidents, qui souffraient de différentes formes de démence, ne communiquaient pas ou s’injuriaient. A la fin de la séance, 80 % échangeaient un mot aimable. »

Tous ces experts n’ont aucun doute sur l’efficacité de la musicothérapie en termes de bien-être. « Nos études sur la mémoire musicale offrent une meilleure connaissance de la pathologie, qui amène à penser qu’on peut faire de la prise en charge plus pertinente et considérer que les patients ne sont pas des coquilles vides », renchérit Hervé Platel. C’est aussi un levier pour les soignants et les aidants. « Mais aujourd’hui, elle est trop peu utilisée, soit parce que les patients ignorent ses bienfaits, soit parce que les soignants n’ont pas le temps de le proposer », regrette Gérard Mick.

Illustration d'une personne prenant soin d'une personne âgée. Illustration d’une personne prenant soin d’une personne âgée. – Pixabay

…Mais pas de guérison

Mais les effets ne sont pas miraculeux. Car si certains patients vont pouvoir retrouver quelques paroles d’une chanson, ils ne vont pas pour autant reconnaître leurs enfants subitement. « En musicothérapie, on ne recherche pas une rééducation du cerveau, mais à procurer des moments forts à des personnes perdues, nuance Edith Lecourt. Une fois qu’ils sont sortis de la séance, c’est terminé. » Même constat pour Claire Oppert : « Il existe un effet à court terme, car l’écoute de la musique stimule les capacités sensorielles, les émotions, les élans psychomoteurs, la mémoire. »

Faut-il, alors, promouvoir cette thérapie ? Alors que la recherche est pour le moment dans une impasse, cette maladie restant incurable, et que quatre  médicaments ne sont plus remboursés par la Sécu depuis août 2018, l’art-thérapie apporte un bien-être et un espoir non négligeables. « La perte de mémoire, c’est ce que les proches voient, reprend Gérard Mick. Mais la plupart des patients qui souffrent d’Alzheimer ne s’en rendent pas compte. En revanche, le repli physique, l’anxiété, l’isolement, ils en souffrent énormément. »

Les récents travaux d’Hervé Platel, présentés à Prague le 21 septembre, ouvrent une piste intéressante. Il a mené une étude sur une trentaine de patients Alzheimer amnésiques, qui ont réussi à apprendre une nouvelle chanson. « Au bout de la quatrième séance, ils reconnaissaient la mélodie, explique-t-il. Par l’effet de répétition, une nouvelle information s’est encodée dans la mémoire à long terme. On a retesté un mois, deux mois après, et ils reconnaissaient toujours cette chanson. » Les voies de la mémoire restent encore impénétrables…

* La musicothérapie, Edith Lecourt, Eyrolles, 2019, 10 €.

** Le Plaisir de la musique, Bernard Lechevalier, Odile Jacob, mai 2019, 22 €.

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