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JO 2026 – Danse sur glace : « Les mecs ne sont pas des pachas », bousculer les rôles normés ?

Les accusations contre Guillaume Cizeron formulées par Gabriella Papadakis dans son livre « Pour ne pas disparaître », paru au début de l’année, ont pris plus de place qu’elles ne l’auraient dû. La fédération internationale de patinage (ISU) ne s’est pas encore officiellement emparée de la question et continue de définir les couples comme étant composés d’une femme et d’un homme.

Les accusations portées par Gabriella Papadakis à l’encontre de Guillaume Cizeron dans son livre « Pour ne pas disparaître », publié au début de l’année, ont pris une ampleur disproportionnée. Avec deux médaillés d’or olympiques s’affrontant à l’approche des JO de 2026, il aurait été difficile de passer à côté de cette situation. Ce paradoxe illustre la dynamique médiatique, où l’accès au grand public peut éclipser le sujet principal, à savoir la délicate question des dynamiques de genre dans le patinage artistique, qui est au cœur de l’ouvrage de Papadakis.

Le récit d’une chute brutale à son apogée, comme le décrit la française, révèle à la fois un mal-être personnel et une fatigue générale vis-à-vis d’une vision hétéronormée désuète de la danse sur glace. « C’est un sport inspiré des danses de salon et dans cette culture-là, l’homme guide, invite la femme à danser, décide ses mouvements, de la direction », résume Gabriella Papadakis lors d’une interview avec 20 Minutes TV. « C’est encore très présent en danse sur glace. La femme est là pour suivre, imiter son partenaire. »

« On a encore trois ou quatre Roméo et Juliette par an »

C’est également un constat partagé par Thomas Nabais, médaillé de bronze aux championnats de France 2024 avec Marie Dupayage. « Je trouve que les choses n’ont pas vraiment bougé. De manière générale, on attend vraiment beaucoup et surtout des filles de performer la féminité. Et donc, pour nous, on nous demande de performer la masculinité. » Ce faisant, on alimente une narration romantique et sexualisée pour le grand public – et les juges. « Dans la danse libre, c’est un peu différent, nuance le patineur. On peut se défaire un peu de cela, mais chaque année, on a encore trois ou quatre Roméo et Juliette qui sont proposés. C’est un schéma assez ancré. »

Apparentée à la normalité, cette structure patriarcale engendre des dynamiques pleines de contradictions. Les femmes sont à la fois enfermées dans leur vulnérabilité et responsables de la performance artistique, tandis que la force masculine peut être reléguée au second plan. « On disait souvent que l’homme est le vase et la femme la fleur », résume Nathalie Péchalat, aujourd’hui consultante pour France TV. Il y a huit ans, avant les JO de 2018, Guillaume Cizeron avait un jugement encore plus sévère : aux hommes le rôle de « potiches », aux femmes celui de « déesses ».

« Les filles, on attend d’elles qu’elles soient belles et qu’elles performent techniquement, approfondit Thomas Nabais. Donc elles sont souvent mises devant dans les chorégraphies. Je ne le vis pas mal, je dis ça sans affect. C’est structurel. C’est ce qui est attendu des performances qu’on produit, et c’est aussi comme ça que sont montées nos chorégraphies. »

Des patineuses levées à 3h du mat’ pour se coiffer et se maquiller

Cela illustre un déséquilibre au sein du couple. Ce qu’évoque Gabriella Papadakis révèle un déséquilibre dans les attentes. Dès leur plus jeune âge, les filles doivent être belles, bien coiffées, en excellente forme physique et maîtriser l’art du maquillage, en plus de tout le reste.

Ce déséquilibre impacte même le sommeil : certaines patineuses se lèvent à trois heures du matin pour se préparer avant de performer, alors que les garçons peuvent presque arriver à la patinoire en n’ayant pas dormi. « À l’entraînement, il faut aussi avoir l’air parfaitement maquillée, apprêtée », précise Papadakis. Puisque les juges peuvent être présents et contrôler le moindre détail avant même la performance officielle.

Entraîneuse expérimentée au club de Vilard de Lans, Karine Arribert s’efforce de protéger ses athlètes de cette pression liée à la beauté. « Par exemple, si les juges font des remarques sur leur apparence ou conseillent aux jeunes femmes de perdre 2-3 kg, je m’y oppose et fais très clairement comprendre aux juges que je ne tolérerai pas de commentaires grossophobes. »

« Ok il est chiant, mais sois conciliante »

À l’inverse, les patineurs bénéficient d’un cadre moins rigide, ce qui peut être perçu comme une conséquence de leur rareté, élevant certains d’entre eux au statut de rois enfants dès leur jeune âge. « Inconsciemment, certains entraîneurs font tout pour retenir les garçons, pour qu’ils se sentent bien, car s’ils se lassent et partent faire du hockey, nous sommes fichus », explique Nathalie Péchalat. Même les parents des patineuses expriment souvent ce sentiment. Si la fille rencontre un garçon, on lui dira  »ok il est chiant, mais sois conciliante ». On nous fait comprendre que nous avons gagné le gros lot.

Les dynamiques des couples sont évidemment spécifiques à chaque duo. Les champions olympiques Scott Moir et Tessa Virtue entretenaient d’excellentes relations professionnelles. Cependant, il est clair que l’épanouissement est différent entre ceux qui se sentent interchangeables. Une observatrice du patinage a souvent vu des couples où « le patineur était très à l’aise, très positif, affirmant que tout allait bien à côté d’une patineuse renfermée, le regard vers le sol, sans dire un mot ».

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, en 2023, un an avant leur séparation
Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, en 2023, un an avant leur séparation - Gianluca Ricci/LiveMedia/Shutter

Il n’est pas nécessaire d’être psychologue pour percevoir le mal-être et les silences. « Au départ, je pensais que c’était sa personnalité, qu’elle était timide. Mais lorsque cela se produit avec plusieurs filles… Les garçons se comportent comme des pachas alors que les filles ont du mal à se regarder, se taisent. Ce ne sont pas forcément de mauvaises personnes, mais l’état d’esprit général est que la fille est à la disposition du garçon. » Comme sur la patinoire, en fin de compte.

Le Canada en mission pour casser les codes du patinage

Pour changer ces dynamiques, et sous l’initiative d’un groupe de travail comprenant l’ancienne vice-championne du monde Kaitlyn Weaver, le Canada a engagé une réforme en danse sur glace pour l’ouvrir à des couples non mixtes et non binaires. Ces changements visent plusieurs objectifs :

  • Favoriser l’épanouissement des athlètes LGBTQ en dehors d’une structure hétéronormée, dans un sport qui est historiquement très influencé par la culture queer – Papadakis et Cizeron ont remporté l’or en 2022 avec une performance inspirée du waacking, et Cizeron réitère cette année à Milan-Cortina avec Beaudry à travers une chorégraphie inspirée du voguing.
  • Mettre fin à la dynamique de sélection dès le plus jeune âge pour les patineuses ne trouvant pas de partenaire, et leur permettre de s’épanouir dans un cadre non mixte si elles le souhaitent, afin de remodeler les relations entre les genres.

« En patinant pour la première fois avec une femme, j’ai compris que les rôles de leader et de suiveur n’avaient pas nécessairement besoin d’exister », confie Gabriella Papadakis, qui a patiné avec l’Américaine Madison Hubbell après sa carrière. « Nous nous suivions l’une l’autre sans jamais prendre de décisions, ce qui pouvait créer une belle unité parce que nous étions à l’écoute l’une de l’autre. La première fois que ma partenaire m’a demandé mon avis sur un mouvement, je pense que j’ai pleuré parce que c’était la première fois qu’on me demandait mon avis et qu’il était réellement pris en compte. »

La fédération internationale de patinage (ISU) n’a pas encore officiellement abordé cette question et continue de définir les couples comme formés d’une femme et d’un homme. Elle finira probablement par céder un jour, comme ce fut le cas pour l’autorisation du port du legging, désormais permis (sans pénalités). Cependant, elle avance à son propre rythme, celui d’une discipline profondément ancrée dans ses traditions et de manière intrinsèquement conservatrice.