JO 2022 : Pour briller à la maison, la Chine a débauché « le top du top » chez les coachs (et les athlètes)

De notre envoyé spécial à Zangjiakou,

En coiffant au poteau la Française Tess Ledeux, mardi, en finale du big air, la Chinoise d’origine américaine Eileen Gu a très certainement dû arracher un petit sourire de satisfaction à Xi Jinping depuis son bureau (pas) ovale dans le centre de Pékin. Il n’y avait qu’à voir le peuple massé dans la salle de presse du Big Air Shougang après sa victoire pour comprendre à quel point la gamine de 18 ans porte sur elle les espoirs de toute une nation.

Car, si la Chine, sûre de sa puissance tout-terrain pour les siècles à venir, n’a plus rien à prouver au monde – à l’inverse des JO 2008, quand elle voulait encore faire bonne figure dans le concert des nations – elle n’en reste pas moins décidée à ne pas passer pour une dinde au tableau des médailles, pour l’instant bien arrimée au wagon de tête des meilleures nations (5e place avec 5 podiums dont trois médailles d’or). 

Le régime communiste peut donc ambitionner de réaliser la meilleure performance de son histoire aux JO d’hiver, loin devant les 9 médailles récoltées il y a quatre ans à Pyeongchang (16e place). Pour un pays habituellement peu friand des sports d’hiver, hormis dans quelques disciplines sur glace comme le patinage ou le short-track, c’est peu de dire qu’il y avait du boulot.

Battre les 9 médailles de 2018

Dans cette optique olympique, pourtant, un élément est tout de même venu enrayer la dynamique et freiner les ambitions du régime. On veut bien sûr parler du Covid. En faisant le choix d’une politique sanitaire drastique et en fermant ses frontières au monde entier, la Chine n’a pas pu aller totalement au bout de son ambition sportive. Spécialiste des sports d’hiver, notre confrère Christophe Lemaire nous l’assure, « avec le virus, ils ont quasiment disparu du paysage en compétition ». « Au final, leurs espoirs reposent sur leurs points forts habituels : short-track, patinage artistique, ski freestyle, curling… La Chine est inexistante dans les sports de neige traditionnels, même si elle sera représentée un peu partout aux JO », analyse-t-il.

Dans un premier temps, elle a alors fait ce que tout ambitieux aux poches pleines fait dans ce genre de situation : elle a aligné les biftons pour aller débaucher la crème de la crème dans les disciplines qu’elle jugeait digne d’intérêt, comme le PSG qatari avec Carlo Ancelotti, en son temps.

Pour le biathlon, par exemple, les autorités sportives sont allées débaucher les GOAT du milieu, le Norvégien Ole Einar Bjoerndalen et ses 13 médailles olympiques au compteur, la Russe Darya Domracheva (6 médailles aux JO d’hiver) et le spécialiste du tir français Jean-Pierre Amat. Même si cela ne garantit pas un succès immédiat, comme on a pu le constater récemment au bibi. Dans l’Equipe, le même Amat hallucinait du niveau et du degré d’implication des biathlètes chinois, au point de se demander s’ils n’avaient pas été bombardés sur des skis avec la carabine vissée sur la tempe.

L’argent ? « C’était no limit, même s’ils connaissent les prix de tout »

Sous contrat avec le régime de Pékin pour coacher le couple de patineurs sur glace Sui Venjung et Han Cong, l’entraîneur de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, Romain Haguenauer confirme cette stratégie sportive radicale. « Ils ont fait ça dans pleins de sport, dont le patinage. C’est à la chinoise j’ai envie de dire : ils arrivent, ils ont les moyens et ils ne veulent que le top du top. Avec moi ils ont été très clair  » T’es le meilleur entraîneur au monde en ce moment, on veut que tu entraînes notre couplen  » ».

Les chasseurs de têtes ont même tenté d’obtenir de lui l’exclusivité, en lui demandant de plaquer son duo de toujours et de faire ses valises direction Pékin. « Hors de question », leur répond-il. Romain Haguenauer fera cependant l’effort de leur envoyer pendant deux mois et demi l’un de ses coachs de l’academie de Montréal.

Il faut bien que les Chinois en aient pour leur argent. Car du côté du porte-monnaie, Xi Jinping et ses potes n’ont pas été bien regardants. C’est même tout le contraire. Haguenauer : « Sans entrer dans les détails, disons qu’il n’y a eu aucun problème, c’était no limit entre guillemets. Disons que, quand on négocie quelque chose avec eux, c’est très pro, très encadré, ils connaissent les prix de tout, mais en gros à la fin ils remettent toujours de l’argent. Ils ont même tendance à proposer plus que ce qu’on leur demande ! ».

Dans un autre style, Eileen Gu a elle aussi eu droit au tapis rouge (ou vert, c’est selon) en rejoignant officiellement la team coco en 2019. Bien qu’elle ait toujours réfuté avoir fait ce choix pour l’argent, celle-ci s’est vue offir de mirobolants contrats de sponsorring avec plusieurs grandes entreprises nationales, comme China Mobile, Anta Sports ou le géant du commerce en ligne JD.com.

Un portrait d'Eileen Gu dans un centre commercial de Pékin.
Un portrait d’Eileen Gu dans un centre commercial de Pékin. – Noel Celis / AFP

Intransigeants sur le dopage

Mais s’ils allongent la monnaie pour attirer ce qui se fait de mieux dans certains sports d’hiver, les autorités attendent aussi un engagement de tous les instants. Et une probité sans faille. Pour le dire grossièrement, hors de question de la jouer comme le copain Poutine lors des JO de Sotchi, en 2014, à grands coups de dopping institutionnalisé.

« Notre délégation vise la meilleure performance aux Jeux d’hiver, tout en s’assurant de l’absence de cas de dopage, a ainsi déclaré Ni Huizhong, le secrétaire général de la Délégation olympique chinoise d’hiver, à l’agence officielle Xinhua. Nos athlètes feront preuve de leur esprit sportif et respecteront les règles et les mesures sanitaires. »

« Il y a une réelle volonté que tout soit clean sur la question du dopage, nous confirme Haguenaeur. Mais comme souvent, c’est poussé à l’extrême. » Un exemple : « Dans le centre national du patinage chinois, à Pékin, ils ont tellement peur du dopage qu’ils ont interdit le café à leurs athlètes ! Quand on y a envoyé notre entraîneur, il a fallu qu’on négocie dans le contrat pour qu’il ait accès à du café. Alors que bon, pour être dopé au café, il faut vraiment en boire des citernes (rires) ! Et au-delà de ça, les athlètes sont contrôlés régulièrement, les officiels font des inspections dans les chambres pour vérifier qu’ils ne font pas n’importe quoi. On est vraiment à l’opposé de ce qui s’est fait en Russie. » Avec moins de médailles au final, sans doute, mais plus de chances qu’elles ne disparaissent pas du tableau des récompenses après enquête.