JO 2022 : Papadakis et Cizeron enfin soulagés « du poids hallucinant de la médaille d’or dans leur tête » après leur titre olympique

De notre envoyé spécial à Pékin,

Et soudain, la chape de plomb devint plume. Après quatre minutes et des croquettes d’un programme court mené à la perfection, Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron savaient – et leurs coachs avec eux, bras levés avant même la fin de l’Elégie de Fauré – que l’or après lequel ils avaient tant couru ne pouvait plus leur échapper. Quatre ans après Pyeongchang et ce costume-gate dont on ne veut plus jamais entendre parler, les voilà à la seule place qui leur sied. Là-haut, tout là haut, au sommet du patinage artistique mondial.

Très honnêtement, depuis la tribune de presse du Capital Indoor Stadium de Pékin, lundi matin, on n’avait encore jamais ressenti de tels nœuds dans le ventre depuis le début des JO. On a beau ne pas avoir l’œil acéré d’un Peizerat ou d’une Anissina (les derniers Français à avoir remporté l’or olympique, c’était en 2002), nous suivions chaque mouvement de patin, chaque porté, chaque geste des bras avec le trouillomètre à dix mille. En priant pour que rien ne vienne enrayer ce balai au millimètre préparé depuis quatre ans dans leur Académie de Montréal. Et, visiblement, on n’était pas les seuls à croiser discrètement les doigts sous la table.

La peur du couac, la flippe du « gling »

Depuis le bord de la piste, leur entraîneur – qu’on voyait accompagner chaque pas du duo de subtiles gestes de la main, comme s’il dansait avec eux – était pris des mêmes pensées. « Ils maîtrisent le libre à 100 %, je le sais. Mais encore faut-il le balancer. A chaque seconde, il y a toujours le risque d’un petit couac. Même si un petit couac, vu l’écart avec les concurrents, ne leur aurait pas enlevé la médaille d’or. Mais je suis perfectionniste, ils le sont aussi, et ça nous aurait fait chier qu’il y ait un petit  » gling  » de lame », admet Romain Haguenaeur, soulagé, dans les entrailles de la patinoire pékinoise. Mais non, « tout a été limpide, parfait, apprécie-t-il. Une flopée de 10, c’est unanime aujourd’hui. »

Dans la famille stressée, on demande la boss finale, Nathalie Péchalat. En larmes devant nous (une heure après le verdict des juges), la présidente de la fédération des sports de glace nous avoue ne pas avoir réussi à « apprécier le programme sur le plan émotionnel ». « J’étais trop focalisée sur la technique. J’étais comme ça [elle mime le stylo qui coche des cases] : un élément passé, deux éléments passés, voyant vert, voyant vert. J’ai enfin pu apprécier lors des dix dernières secondes. »

Si la successeuse de Didier Guailhaguet à la tête de la fédé était véritablement émue et heureuse pour son duo en or, elle semblait aussi bouleversée, presque lessivée. Lessivée par ce qu’elle vient de traverser, et avec elle tout le monde du patinage artistique français, ces deux années particulièrement éprouvantes après les nombreux scandales sexuels qui ont entaché l’institution tricolore. « C’était un tel bordel…, souffle-t-elle, des trémolos dans la voix. Ils sont deux sur la piste mais tout le monde compte, les clubs, la fédé, la ligue, les profs qui les ont formés. C’est le moment où on peut se retourner un petit peu et enfin apprécier. »

Quatre ans de travail, sept minutes en piste, une médaille d’or, le compte est bon

Mais revenons à nos deux champions du jour. Une fois tranquillement posé en zone mixte, quand l’un de nos confrères leur a fait remarquer le niveau de tension de tout le clan français, délégation et journalistes compris, Gabriella Papadakis s’est marrée. « Bah vas-y, va à notre place, je te jure qu’à côté t’étais pas stressé ! ». Si les deux patineurs sont d’accord pour dire que ce programme libre n’avait rien d’une balade à vélo sur les hauteurs d’Ajaccio (ouais, désolé mais après trois semaines à se geler, on rêve de soleil, de chaleur et de cigales), ce n’était rien à côté de leur premier passage trois jours plus tôt.

« Pour le programme court on était dix fois plus stressés, observe Guillaume Cizeron. Je n’avais jamais ressenti ça, j’avais envie de vomir, j’avais des relents… ». Gabriella Papadakis le coupe : « Et moi j’ai vraiment cru que j’allais m’évanouir de stress, je n’avais jamais vécu ça en 17 ans de carrière ! ». En effet, cette « machine à laver d’émotion », comme le dit le patineur de 27 ans, est le résultat de quatre années compliquées durant lesquelles ils sont passés par à peu près toutes les émotions possibles et imaginables. Des doutes personnels quant à leur envie de remettre le couvert après Pyeongchang, des remises en question, un confinement pas très bien vécu et des voyages/compétitions annulées à cause de problème de visas de Papdakis, rien ne leur a été épargné.

« Cette médaille d’or avait beaucoup plus de poids qu’elle en avait il y a quatre ans, admet Papadakis. A l’époque on savait qu’on pouvait gagner, mais… Mais celle-ci c’est un symbole de beaucoup, beaucoup plus de choses. Tout reposait sur ce moment-là. Voilà, c’est le symbole de tout ce qu’on a traversé durant ces quatre dernières années. C’est hallucinant de voir le poids qu’avait cette médaille dans notre tête ! ».

Cizeron précise la pensée de sa partenaire : « On a toujours plus ou moins gagné sans nécessairement le vouloir, un peu comme ça :  » oh, on a gagné ! « . Alors que ça demande beaucoup plus de courage, c’est beaucoup plus effrayant de vouloir gagner, de travailler pour et de prendre le risque d’être déçu. A Pyeongchang, on n’avait pas nécessairement eu le courage de vraiment assumer ça. Ces quatre dernières années, on s’est surpassés psychologiquement dans un but précis, unique. Et quatre ans de travail pour 7 minutes, c’est beaucoup de risques ! ».

Le costume-gate, ici et pourtant si loin

Vous nous connaissez, on s’en serait voulu de ne pas leur demander la place qu’avait pris la couture de Pyeongchang dans leur succès du jour. Selon eux, aucune. Selon Haguenaeur, si peu et tellement à la fois. « C’est quelque chose qui a été géré instantanément. On a beaucoup d’humour tous les trois, on se marre quand même pas mal à l’entraînement, et ça a aidé à vite passer à autre chose, relate-t-il. Bon, je ne dis pas que tous les jours on est là  » ahahah la robe ! « , mais ce n’était pas du tout un traumatisme. Ce n’est pas quelque chose qui a guidé notre préparation en se disant  » on va vérifier 50 fois la tunique « . »

Et pourtant, conclut-il, « rien n’arrive pour rien. S’il n’y avait pas eu cette robe, peut-être qu’on ne serait pas là aujourd’hui en train de fêter cette médaille. Peut-être qu’ils seraient en train de faire des études, ou des puzzles ou que sais-je encore (rires) ! Si c’est arrivé, quelque part c’est peut-être pour que ça soit encore plus beau de gagner ici et maintenant ».