JO 2022 : Loin des attaques homophobes venues de Russie, Papadakis et Cizeron s’envolent vers l’or à Pékin

De notre envoyé spécial à Zhangjiakou,

Alors, nos Français, toujours aussi froids ? Cinq mois presque jour pour jour après les pathétiques déclarations d’Alexander Vedenin, ce juge russe de patinage artistique chopé à 250 à l’heure sur l’autoroute de l’homophobie, le couple Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron ont donné une leçon de grâce et de virtuosité technique, samedi, sur la glace de Pékin. Le résultat est sans appel : 90,93 points. Un record du monde battu de 90 centièmes et une avance plus que confortable sur les seuls vrais concurrents, les russes Victoria Sanitsina et Nikita Katsalapov (88, 85 pts), avant l’épreuve ultime (dans la nuit de dimanche à lundi).

Pour une histoire de planning chargé et de razzia de médailles du côté du biathlon et de Quentin Fillon Maillet, nous n’avons pu faire le déplacement à Pékin et leur poser la question de ce qu’il reste des propos de Vedenin. On avait tout de même pris soin d’en toucher un (long) mot avec leur entraîneur à son arrivée sur le sol chinois au début du mois. Mais avant, (re) jetons un œil aux « stupidités plus grosses que lui », dixit Romain Haguenaeur. À l’occasion du Trophée de Finlande, une compétition du circuit secondaire remportée par le duo français, début octobre, Vedenin se lâche.

« Papadakis et Cizeron sont très bons. (…) Ce sera difficile de les battre. Il faudra miser sur une autre idée de la danse et de nouveaux éléments, mais aussi sur les sentiments ! Ils patinent très bien mais de façon froide. L’un des partenaires a une orientation sexuelle non traditionnelle, et ça ne peut pas se cacher » alors que « Sinitsina et Katsalapov peuvent exprimer un véritable amour, et cela peut les conduire à la victoire ». Interrogé sur le sujet début décembre, le patineur français Kevin Aymoz, qui a fait on coming-out il y a quelques années, n’en revenait toujours pas : « Quand je vois ce genre de propos, je me dis  » mais où on va ? « . Tu ne démontres pas les bonnes émotions avec ta partenaire parce que tu n’es pas hétérosexuel ? Mais il n’a rien compris à la vie ce mec ! »

Une tentative de déstabilisation qui fait pschitt

C’est à Helsinki, en montant dans l’avion qui les ramène à Montréal, que Romain Haguenauer prend connaissance de l’attaque du juge russe. « Ça m’a mis hors de moi, se souvient-il. J’ai dit à Guillaume que c’était inacceptable, parce que c’était dit clairement, même pas à mots couverts. Je lui ai dit  » tu fais ce que tu veux, mais à mon sens c’est une attaque grave « . Il venait de faire son coming out quelques mois auparavant (en mai 2020, à l’occasion de la sortie de son livre Ma plus belle victoire). Il a donc rédigé quelque chose dans l’avion pour dire le fond de sa pensée. »

« Je trouve ça lamentable, ce sont des commentaires d’un autre temps. J’espère qu’on va être jugé de manière objective pour la performance et pas pour notre orientation sexuelle. C’est juste aberrant de rappeler que ça ne devrait pas avoir d’importance, lâche-t-il dans un sourire. C’est juste une pathétique tentative pour nous nuire parce qu’on est favoris et qu’on nous craint. Il n’y a pas de commentaires haineux sans peur. »

S’il préfère en rigoler – « j’ai subi bien pire comme attaque », dira-t-il alors – et ne pas donner trop d’importance à ce qui ne mérite que mépris et indifférence, son coach n’est pas forcément du même avis : « Les juges, comme l’opinion publique ou les fans, sont des êtres humains, donc influençables. Même si ça part d’un truc homophobe, inconsciemment tu peux te dire  » Tiens, c’est vrai qu’ils sont froids ces deux Français « . C’est facile de semer le doute dans l’esprit des gens. Et c’était tout à fait le but des propos de ce juge russe, c’est pour ça que c’était important de réagir parce que, quelque part, qui ne dit mot consent. »

« Je le prends aussi pour moi, abonde Kevin Aymoz. Ça me fait me demander si parfois mes performances sportives sont jugées par le prisme de ma sexualité. » D’autant que, concernant Guillaume Cizeron, ce n’était pas la première fois que cette petite musique homophobe résonnait à leurs oreilles. « Il y avait déjà eu des mots de la part de l’entraîneur des concurrents russes de Gabriella et Guillaume, en disant que, eux, c’était un vrai homme et une vraie femme. Sous-entendu : Guillaume n’était pas un vrai homme. Ça a été dit, je l’ai lu cet été et ça m’a fâché. Je voyais ça comme une attaque d’ordre sportif et une vile tentative de lobbying. »

Quand le waacking ouvre la voie royale à notre couple français

Une tentative vile, certes, mais aussi et surtout parfaitement improductive. « Ça a été une grave erreur des Russes, poursuit le directeur de l’Académie de patinage artistique de Montréal. Ce juge n’était pas un officiel parlant au nom de la fédération, mais quelque part ça s’est retourné complètement contre eux. » Ceux-ci se sont même retrouvés bien embêtés au moment de devoir s’excuser au nom de leur encombrant compatriote. S’ils sont nombreux en Russie à avoir immédiatement appelé leur homologue pour se détacher d’Alexander Vedenin, impossible en revanche de faire la moindre déclaration publique.

Car en Russie, la lutte contre l’homophobie n’est pour ainsi dire par un thème hyper politiquement correct. Haguenaeur : « Il y a beaucoup de patineurs ou entraîneurs gays qui ne peuvent pas faire leur coming-out, croit-il savoir. Pourtant ce sont d’immenses stars là-bas. Le patinage est un des sports numéro 1 en Russie et il très proche du pouvoir car Poutine est un grand fan. Il est très proche de ce milieu, son attaché numéro 1 est marié à une ancienne championne olympique de patinage. Donc, voilà, ils ne peuvent pas ouvertement vivre leur vie et leur sexualité. »

Le duo Papadakis-Cizeron s'est inspiré du waacking pour son programme de danse rythmique, samedi, à Pékin.
Le duo Papadakis-Cizeron s’est inspiré du waacking pour son programme de danse rythmique, samedi, à Pékin. – Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

C’est dommage car, à en croire Kevin Aymoz, qui a participé au très bon documentaire de Canal + (Il faut qu’on parle) sur le tabou de l’homosexualité dans le sport, faire son coming-out et en parler librement au grand public lui a permis de « retirer le pansement » qu’il avait mis sur cette blessure secrète. C’est en partie cela qui a poussé Guillaume Cizeron a en faire de même en mai 2020.

Et samedi, sur la glace de Pékin, c’est sur un waacking, une danse « née dans les clubs gays aux Etats-Unis dans les années 70 », dixit Gabriella Papdakis, que le couple a lancé avec brio sa quête de l’or olympique. En décembre dernier, à Cergy, lors du championnat de France de patinage artistique, Guillaume Cizeron nous expliquait qu’il avait trouvé dans cette danse « une manière de libérer son vrai soi, d’exprimer sa puissance » aux yeux de ceux qui, comme Alexander Vedenin, vivent encore au Moyen Age.