JO 2022 : Ces Français qui représentent ces nations improbables où il ne neige pas

De notre envoyé spécial à Pékin,

La paresse intellectuelle aurait pu nous pousser à attaquer ce papier avec un bon vieux clichetos sur Rasta Rockett, mais ne comptez pas sur nous pour tomber dans le panneau. Non, on va s’y prendre autrement : les trois athlètes dont nous allons vous parler aujourd’hui n’auront probablement pas les honneurs des podiums et la gloire des projos durant ces JO d’hiver, pourtant leur histoire est au moins aussi intéressante, si ce n’est plus, que celle des grands favoris dont on va vous rebattre les oreilles.

Samuel Ikpefan, Richardson Viano et Yohan Goutt-Gonçalves ont tous en commun d’être Français, de naissance ou d’adoption, et de participer aux Jeux sous la bannière de nations que l’on qualifiera d’exotiques et pas vraiment concernées par les sports d’hiver. Le premier cité, qui s’est sur la piste de Zangjiakou en ski de fond ce mardi (73e du sprint), est devenu le premier nigérian de l’histoire à participer à des JO d’hiver, idem pour Richardson Viano qui représentera Haïti en ski alpin le 11 février, tandis que le franco-timorais Yohan Goutt-Goncalves fait office de grand frère, du haut de ses deux précédentes expériences olympiques à Sotchi (2014) et Pyeongchang (2018), également en alpin.

Richardson Vianno, le coup de fil de la fédération haïtienne

Adopté par une famille italienne vivant à Briançon, dans les Hautes-Alpes, à l’âge de trois ans, Richardson est posé sur des skis trois semaines seulement après son arrivée en France. Bonjour la transition ! Il faut dire qu’avec un père guide de haute montagne, la probabilité pour qu’il avale de la poudreuse était plus élevée que de le voir percer à la pelote basque. La suite est classique : école de ski au Puit-Saint-Vincent, dans le pays des Ecrins, premiers entraînements, premiers piqués, puis départ pour la Savoie à l’âge de 15 ans, « pour avoir de meilleures pistes et de meilleurs entraînements ». S’il rêve alors d’intégrer l’équipe de France, son niveau ne lui permet pas de franchir le cut. « Vers 15-16 ans, c’est là où tout se joue, soit t’es bon et tu continues à haut niveau, soit t’arrêtes. Cette année-là, je n’ai pas eu les résultats qu’il fallait, et j’étais sur le point d’arrêter le ski. »

Jusqu’au coup de fil de Jean-Pierre Roy, ce franco-haïtien président de la fédé de ski haïtienne. Sur le coup, le gamin pense qu’on se moque de lui : « Pour moi, c’était une blague. Je n’avais jamais entendu parler d’une fédération de ski en Haïti (rires) ! Je lui ai quand même donné le numéro de ma mère en lui disant de voir avec elle. Le week-end suivant, je rentre chez moi, on finit par le rappeler et on se rend compte que c’est très sérieux. Comme c’était compliqué pour moi vis-à-vis de l’équipe de France, je me suis dit pourquoi pas tenter l’aventure, ce qui me permettrait aussi de renouer les liens avec mon pays d’origine. »

Epaulé par le Team privé Orsatus, qui accompagne des athlètes venus du monde entier, Richardson Viano s’entraîne à Brides-les-Bains, en Savoie. « Sans ça j’aurais dû m’entraîner tout seul et je n’aurais jamais pu réaliser mon rêve de faire les JO. Je suis très content avec eux, ils bossent bien, c’est très pro, ce n’est pas une colonie de vacances. » Deux ans après le fameux coup de fil, le voilà donc en Chine accompagné de sa maman et d’une petite dizaine de personnes de la délégation haïtienne. Ça valait le coup de décrocher.

Ifpekan, le ski plutôt que le foot

L’histoire entre le Nigeria et Samuel Ikpefan, 29 ans, originaire d’Annemasse en Haute-Savoie, a aussi commencé par un coup de téléphone et un soupçon de canular. Après avoir fait ses premiers pas de fondeur au pôle espoirs d’Annecy et sacrifié une carrière dans le foot (Sochaux, Grenoble et l’OL lui faisaient les yeux doux à une époque), le frère du rugbyman de la Section Paloise, Daniel Ikpefan, finit par ranger ses skis au fond du placard quand il comprend que les portes de l’équipe de France sont fermées à double tour. Avant de décrocher son téléphone, trois ans plus tard, et de contacter la fédération nigérianne de ski qui, à son grand étonnement, compte pas mal de licenciés FIS.

Le truc, c’est que la plupart se sont uniquement inscrits pour gratter les privilèges qu’offre ce précieux sésame FIS (des voyages gratos, principalement). « Quand je suis arrivé à mon tour pour en demander une, ils étaient sceptiques vu qu’on la leur avait faite à l’envers plusieurs fois. Ils m’ont dit  » C’est bon, c’est un fake, on connaît « . » Sauf que pas du tout. Alors, pour prouver tout le sérieux de sa démarche, il envoie des photos et des vidéos de lui sur des skis. Toujours pas convaincu, mais sachant qu’il pratiquait aussi le ski-roue en été, seule manière de s’entraîner en l’absence de neige, le secrétaire général de la Fédé lui fait une proposition. Le fondeur raconte : « Il me dit  » tu sais quoi, ramène ton matériel de ski-roue ici et on pourra voir si tu dis la vérité « . Sur le coup je me marre intérieurement mais je me dis  » ok, allons-y « (rires). »

Samuel Ikpefan débarque à Lagos avec son attirail et se retrouve à faire une démo de ski-roue dans un stade de la ville où l’y attendent des officiels de la fédé, des journalistes et pas mal de curieux qui ont vu de la lumière et sont entrés assister au spectacle. Ce coup-ci c’est dans la poche. Toute heureuse d’avoir enfin affaire à un gars sérieux, la fédé met alors en branle la machine médiatique pour faire parler de son poulain. « Je suis passé à la radio et, l’an dernier, ils ont même fait un reportage en direct sur une chaîne nationale, avec mon père, qui est parti prendre sa retraite là-bas », conte-t-il. Mardi, il s’élancera sur la piste gelée de Zangjiakou dans l’idée de faire parler de lui au pays de ses ancêtres et, pourquoi pas, de donner envie aux jeunes de marcher dans ses pas. Quitte à commencer par le ski-roue.

 

Yohan Goutt, né en région parisienne, représentera le Timor Oriental à Pékin.
Yohan Goutt, né en région parisienne, représentera le Timor Oriental à Pékin. – SAVO PRELEVIC / AFP

Goutt-Gonçalves, le Timor depuis petit

A l’inverse des deux autres, Yohann Goutt-Gonçalves n’a jamais envisagé de courir pour la France. Son récit familial et l’attachement qu’il porte à l’histoire du Timor Leste (ou Timor Oriental) ont fait que, dès 8 ans, l’affaire était réglée. « Il y a des mômes qui rêvent d’être footballeur, moi c’était de représenter ce petit pays. Et comme ma passion c’était le ski, j’ai décidé que ça serait par ce biais que je le ferais », raconte-t-il. A l’image des ses oncles, « combatttants là-bas quand le Timor était une colonie portugaise » et de sa grand-mère « qui a caché et protégé des prêtres car il y avait une répression contre les chrétiens à l’époque », le skieur voulait lui aussi « apporter [sa] pierre à l’édifice et faire quelque chose de bien » pour le pays de ses ancêtres.

Le problème, c’est qu’il a fallu partir de zéro dans un pays qui n’a jamais vu tomber le moindre flocon. « Le mot  » neige  » n’existe même pas dans le dialecte local », nous apprend-il. Alors, avec sa maman, Yohann Goutt-Gonçalves a créé de toutes pièces la fédération de ski en farfouillant à droite, à gauche dans les statuts de ses homologues étrangères. S’il en est l’unique licencié​, il espère donner des idées à d’autres dans le futur. Il faut dire qu’au pays, son nom n’est plus inconnu au bataillon. Avec deux expériences aux JO d’hiver dans les pattes, à Sotchi (2014) et Pyeongchang (2018), le natif de Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, a déjà réussi son pari de mettre le Timor sur la carte mondiale des sports d’hiver.

Ce bagage lui permet aujourd’hui de donner la patte à ses copains des petites nations sur le plan logistique ou administratif, au sein de l’Exotic ski team. « Ça nous permet tous d’atteindre notre objectif en étant uni car, pour la plupart d’entre nous, on est seuls à représenter nos pays, donc on essaye de s’unir pour vivre nos rêves en commun. » Le sien, tout comme celui de Richardson Viano, commence le 11 février, lors du slalom géant à Yanqing.