Jeux Olympiques : « Alice Milliat a fait autant que Pierre de Coubertin pour promouvoir le sport »

On évoque souvent l’esprit de Pierre de Coubertin et sa fameuse tirade « L’important, c’est de participer » au sujet des Jeux olympiques. Mais les JO n’étaient pour autant pas ouverts à tous. C’est là qu’entre en scène Alice Milliat. Née à Nantes de parents commerçants en 1884, elle a énormément œuvré pour le sport féminin, avant d’être injustement oubliée. Ce n’est que tout récemment qu’on a redonné au nom d’Alice Milliat ses lettres de noblesse en opérant un geste fort : ériger une statue d’elle au siège du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), aux côtés de celle de Coubertin. Geste fort qui va de pair avec l’organisation prochaine des JO de Paris 2024, qui seront les premiers jeux entièrement paritaires.

Entretien avec Thierry Terret, historien du sport, délégué ministériel aux Jeux olympiques et paralympiques depuis 2018, et membre de la Fondation Alice-Milliat.

Quand on évoque les Jeux olympiques ou le CIO, le nom de Pierre de Coubertin revient beaucoup, ce qui n’est pas le cas pour Alice Milliat…

Cest injuste, Alice Milliat a fait autant que Pierre de Coubertin pour promouvoir le sport auprès de l’autre moitié de l’humanité. Il faut comprendre que le sport est une invention faite pour des hommes par les hommes. Toutes les instances, aussi bien internationales que françaises, ont été créées par des groupes masculins qui faisaient partie de l’aristocratie ou de la bourgeoisie. Il existait alors un « entre-soi » socio-culturel très fort, dans lequel les femmes n’avaient pas droit de cité. Malgré ce qui semblait être des avancées sur la scène internationale dans les années 1920 et 1930, tout se faisait en réalité pour priver le sport féminin de son autonomie. Alice Milliat a été politiquement tuée par la fédération internationale d’athlétisme (IAAF), présidée alors par Sigfrid Edström, qui deviendra plus tard président du CIO. Il était l’ennemi juré d’Alice Milliat, et a tout fait pour l’empêcher de poursuivre un mouvement dirigé par des femmes. A la fin des années 1930, le nom même d’Alice Milliat a disparu de la mémoire collective.

Pendant près de 50 ans, on n’entend plus parler d’elle.

Sa réhabilitation va débuter aux Etats-Unis seulement en 1970. En France, il faut attendre vingt ans de plus pour que la littérature savante retrouve son nom et son œuvre. C’est encore plus récent pour le mouvement sportif lui-même, puisqu’il a fallu attendre l’an dernier pour qu’aux côtés de la statue de Coubertin au CNOSF, on ait enfin symboliquement une représentation d’Alice Milliat. 

Quel est le parcours sportif d’Alice Milliat, pourquoi est-elle une femme d’exception ?

Elle est moins connue pour ses performances sportives que pour son rôle de dirigeante. En tant que sportive, c’est surtout en aviron qu’on la connaît. Elle a même fait la remontée de la Seine, on a des photos d’elle en train de ramer. Pendant la Première Guerre mondiale, Alice Milliat est une des toutes premières figures du mouvement sportif féminin. Quand on dit « féminin », au départ ce n’est pas tout à fait ça. D’une part, les sociétés sportives sont tenues par des hommes, comme membres il y a très peu de femmes. Alice Milliat est au bureau de l’une des plus grandes sociétés féminines sportives du pays, à Paris. Elle en devient présidente en 1919 et c’est elle qui coordonne les quelques clubs féminins de la capitale.

Comment est-elle parvenue à démocratiser le sport féminin dans le monde entier ?

Après la Première Guerre mondiale, dans tous les pays il y a une réaction très conservatrice, qui critique cet élan de « liberté » des femmes à un moment où les hommes étaient moins présents dans les foyers. Un certain nombre de femmes commence alors à pratiquer des activités qui ne leur étaient pas accessibles. Il manque alors un cadre institutionnel, très largement porté par un petit groupe de femmes, dans lequel Alice Milliat tient un rôle considérable. Elle arrive à convaincre l’Etat pour que sa fédération nationale bénéficie de subventions, ce qui était à ce moment loin d’être gagné. On est alors en 1918-1919. C’est en cela qu’elle va peser sur l’histoire du mouvement sportif en France. Et puis elle passe rapidement au niveau international. En 1921, Alice Milliat organise les Jeux internationaux de Monte-Carlo, qui réunissent tout ce qui se fait de mieux en matière d’athlétisme féminin. Elle crée la fédération sportive féminine internationale et organise les tout premiers Jeux mondiaux féminins en 1922, qui réunissent les meilleures athlètes féminines de l’époque.

Pourquoi ne dit-on pas alors que ce sont des Jeux olympiques ?

Le terme olympique n’est pas retenu car c’est la chasse gardée du CIO. Mais même sans cet attribut prestigieux, les Jeux mondiaux féminins attirent des participantes et des spectateurs, et la presse s’en fait l’écho. Ce succès va obliger les instances sportives masculines à affronter l’essor du mouvement sportif féminin, puis à l’intégrer en acceptant que les femmes puissent pratiquer dans les mêmes structures. Ce sera chose faite aux JO d’Amsterdam en 1928 : l’athlétisme féminin intègre ainsi cinq épreuves. Si le CIO cède, c’est bien en réaction aux initiatives d’Alice Milliat.

Un portrait géant d'Alice Milliat présenté par Roxana Maracineanu en 2021 à Paris.
Un portrait géant d’Alice Milliat présenté par Roxana Maracineanu en 2021 à Paris. – F.Fife/AFP

Le mouvement lancé par Alice Milliat va-t-il durer dans le temps ?

En 1936, c’est la fin des instances mises en place par Alice Milliat. En moins de dix ans, tout ce qu’a construit Alice Milliat a disparu, mais il reste une chose : la reconnaissance du sport féminin par les instances nationales et internationales. Elle a considérablement joué sur ce qu’est le sport aujourd’hui, à savoir une pratique quasiment paritaire.

Et pourtant, très peu de lieux sportifs portent le nom d’Alice Milliat.

Cela commence un peu à changer depuis trois-quatre ans. On est toujours dans le symbole, qui passe par la création de ce chef-d’œuvre au CNOSF ou la création de la Fondation Alice-Milliat en 2016. La fondation est dédiée au développement du sport féminin et est devenue une structure avec de vrais moyens, ce qui permet de porter de nombreux projets. On a tout un tas de signaux positifs, qui montrent la réhabilitation en cours.

L’Arena porte de La Chapelle doit porter son nom et accueillir des épreuves des Jeux en 2024.

Oui mais ce n’est pas encore tout à fait acté. Le naming fait partie du contrat, cela oblige à renégocier. Mais c’est en bonne voie.

Les dirigeants des fédérations sont-ils encore majoritairement des hommes ?

Oui, 90 % des fédérations françaises sont présidées par des hommes. Les choses changent, mais c’est lent. Avec quand même des signaux positifs. Les deux dernières ministres des Sports sont des femmes (Laura Flessel et Roxana Maracineanu). La présidente du CNOSF est Brigitte Henriques [ex-footballeuse], celle du Comité paralympique est Marie-Amélie Le Fur [9 médailles aux Jeux paralympiques en athlétisme].