« J’actualisais la page Internet peut-être 100 fois par jour »… Les « stalkers » obsessionnels se confient

« Il était très beau et convoité mais lui ne s’intéressait pas vraiment aux filles, ne sortait pas beaucoup. Nous avons commencé à flirter en cachette. Et Facebook est apparu et, là, ça a été le début de la fin ». Il y a treize ans, Juliette* en avait 23 ans et a vécu un véritable enfer. La jeune femme, amoureuse « d’un type de 19 ans », est, dit-elle, devenue une véritable « serial stalkeuse ». Comme Juliette, les internautes qui ont répondu à notre appel à témoignages ont confié « être tombés dans la spirale infernale du stalking », de la traque en ligne.

« Aidée par toutes les petites traces laissées sur les réseaux sociaux », l’amie Charline*, 34 ans, a poursuivi son ex dans tous les recoins de Facebook, Instagram ou Snapchat. Quand Juliette, elle, est devenue une « Sherlock Holmes du Web ». « Utilisation de compte de mes amis, création de faux profil, de faux comptes, de faux amis, j’étais obsédée par la vision de son profil », se rappelle la jeune femme qui avoue avoir « enquêté sur le ou les amis(e) s ajouté(e) s, sur les personnes qui « likaient » les photos » de son copain.

Passer au peigne fin la moindre parcelle de pixels

Dans You, la série Netflix qui s’attarde sur les meurtres en série de Joe Goldberg puis ceux de sa femme Love Quinn, l’antihéros a, certes, un gros besoin de faire une thérapie mais est surtout un « stalker » acharné. Ni voisins, ni collègues n’ont de secret pour Joe qui passe au peigne fin la moindre parcelle de pixels. Etre un « serial stalker », c’est développer une attention qui vire à l’obsession pour un individu ou à un groupe de personnes, soit votre ex, votre crush, votre voisin, votre collègue de boulot.

J’en suis arrivé à perdre toute confiance en moi. Je me sens angoissé du matin au soir. Je n’arrive plus à travailler. J’ai perdu 17 kg. »

Cette obsession dévorante, la journaliste Judith Duportail en a récemment parlé dans le podcast Le Cœur sur la table et, surtout, dans son dernier livre (et podcast) Qui est Miss Paddle ? « Je m’appelle Judith, j’ai 33 ans et je suis journaliste. Ça, c’est mon identité officielle. La vérité un peu moins reluisante, c’est que je suis obsédée par une fille d’Instagram. », lâche ainsi Judith Duportail, qui baptise son obsession « Miss Paddle ».  S’ensuivent six épisodes comme une réflexion sur le « stalking » qui peut virer à la jalousie féroce et faire ressortir le pire de nos « fêlures » narcissiques.

Julien, qui fréquente un homme marié depuis plus de huit mois, a, lui, « développé une jalousie limite paranoïaque ». Il utilise « tous les réseaux sociaux possibles pour traquer la moindre information » sur la vie de son amant, quitte à « lâcher des likes » pour se « faire remarquer ». « J’en suis arrivé à suivre l’homme que j’aime, à perdre toute confiance en lui et en moi. Je me sens angoissé du matin au soir. Je n’arrive plus à travailler. J’ai perdu 17 kg », détaille le trentenaire qui attend que son amant quitte son mari.

« J’espionne même des cousins éloignés, je n’ai pas vraiment de limites »

Pour Julien, comme pour Juliette ou Judith, un « like » sur Instagram, un pouce sous un post Facebook ont suffi à distiller le « doute », installer « l’obsession ». « Je savais que ma traque ne reflétait que mon insécurité mais j’étais incapable de me raisonner, analyse Charline. Je savais que je me faisais des films hallucinants à partir d’un simple cœur sous une photo, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’aller sur son profil [de son ex] dès le réveil. » « J’avais en tête un véritable carnet de détective sur sa vie Facebook qui demeurait peu active, renchérit Juliette. Je voulais absolument avoir le statut « en couple », j’ai tellement insisté qu’il a fini par me supprimer de sa liste d’amis et, là, je me suis mise actualiser la page Internet de son compte peut-être 100 fois par jour alors que rien ne changeait. J’y passais mes journées, voire mes nuits. »

Victoria, elle, est « espionne » depuis 2008, date de son arrivée sur Facebook. Au départ, l’idée était de retrouver « d’anciens amis » mais dès que la jeune femme de 31 ans a « compris la puissance des réseaux sociaux », elle s’est mise à « enquêter » sur ses nouveaux collègues, ses « nouvelles targets ». « J’espionne même des cousins éloignés, je n’ai pas vraiment de limites », confie encore Victoria.

Et puis ses amies, ses « collègues les plus proches » lui ont fait remarquer sa mauvaise habitude, « mon obsession ». « J’ai eu honte », avoue celle qui « aujourd’hui est un peu plus raisonnable », même si la « tentation » reste grande. Charline, elle, aura entamé une thérapie : « J’étais bien incapable de m’arrêter seule. Mes amis avaient beau m’aider mais il fallait que je comprenne comment j’en étais arrivée là. » La jeune femme poursuit toujours – « mais plus tous les jours »- son ex sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram où, comme Juliette, elle épluche les comptes des « abonnées » de cet homme qui l’a quittée il y a deux ans.

Traitée au passage de « perverse paranoïaque dépressive »

Dans le cas d’Audrey, 38 ans, la traque aura été salvatrice. « Une petite voix me disait de rester méfiante », nous raconte cette internaute à propos de son « crush ». « Soi-disant il était amoureux de moi mais il avait beaucoup de signes contradictoires alors j’ai mené ma petite enquête de base pour être rassurée », poursuite Audrey. Une e-filature méticuleuse qui ne dit pas son nom. La trentenaire aura au final découvert que cet homme « se fichait » d’elle et a mis un terme « à un amour non réciproque ».

Restera alors notre Juliette, dont la folle histoire de « modern stalking » (vous l’avez ?) a fait capoter sa relation amoureuse. Face à son insistance, son petit ami l’a « bloquée ». « J’ai développé la certitude qu’il me trompait. Tout ça sans aucune preuve », raconte Juliette. Viendra alors cette fameuse photo de lui et « une bombe », « assis autour d’une table avec d’autres personnes dans une discothèque de Barcelone ». « Je tremble. Je vois rouge. J’envoie un message privé de 30 lignes à la fille en l’insultant de tous les noms », admet Juliette.

La jeune femme ne répondra jamais, mais le copain de 19 ans si, la traitant au passage de « perverse paranoïaque dépressive » et la priant d’aller « se faire soigner en HP ». Treize ans plus tard, Juliette avoue se sentir « ridicule » mais que ces mots violents lui ont permis d’arrêter sa traque en ligne – bon, son petit ami a aussi changé de numéro. Aujourd’hui Juliette n’a « plus Facebook » et « pense que c’est mieux ainsi ».

*Les prénoms ont été changés à la demande des internautes.