Iran : Pourquoi Téhéran bombarde le Kurdistan irakien ?

Des tirs de missiles et des frappes de drones. L’Iran a bombardé à plusieurs reprises le Kurdistan d’Irak voisin, refuge d’une virulente opposition au régime iranien. Dimanche, ces bombardements ont fait un mort. « Tant qu’il y aura une menace (venant) de pays voisins à notre encontre, nos forces armées continueront à prendre des mesures dans le cadre du droit international », a déclaré ce mercredi Hossein Amir-Abollahian, le ministre iranien des Affaires étrangères lors d’une conférence de presse à Téhéran.

Qui sont ces factions visées en Irak ?

Les mouvements kurdes iraniens, comme le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) ou le groupe nationaliste Komala, sont installés en Irak depuis les années 1980, souvent avec la bénédiction de Saddam Hussein. Ils sont qualifiés de « terroristes » par Téhéran, qui les accuse de lancer des attaques sur son sol.

Après avoir longtemps mené une insurrection armée, ces partis très à gauche politiquement ont quasiment interrompu leurs activités militaires, assurent des experts. Ces groupes disposent néanmoins toujours de combattants en treillis dans le nord de l’Irak, s’apparentant à des « réservistes » qui s’entraînent au maniement des armes. Maintenant leur militantisme politique, ils dénoncent les discriminations dont souffre la minorité kurde en Iran (environ 10 millions de personnes sur une population de 83 millions d’Iraniens), notamment l’interdiction d’enseigner leur langue dans les écoles. Et surtout, ils soutiennent activement les manifestations quotidiennes qui secouent l’Iran depuis la mort en détention le 16 septembre de la jeune kurde iranienne Mahsa Amini.

Jusqu’où peut aller Téhéran ?

Des frappes meurtrières sur le Kurdistan d’Irak ont déjà eu lieu le 14 novembre et le 28 septembre. Pour l’analyste irakien Ali al-Baidar, l’Iran cherche à « exporter la crise iranienne ». Objectif : « obliger le Kurdistan d’Irak à faire pression sur les partis kurdes iraniens pour qu’ils mettent un terme à leurs activités », ajoute le politologue. Mais « cela ne va pas mettre fin aux manifestations à Téhéran, qui sont allées en s’élargissant », estime-t-il.

Lundi encore, le porte-parole de la diplomatie iranienne, Nasser Kanani, a déclaré que son pays souhaitait que « le territoire irakien ne soit pas utilisé pour menacer la sécurité de l’Iran ». « Nous avons insisté auprès des autorités irakiennes et de la région du Kurdistan sur le fait que cette région ne devait pas être un lieu de transit de matériel et d’armes pour être utilisés dans des troubles », a-t-il martelé. Et il a appelé Bagdad à empêcher « les activités des groupes séparatistes et terroristes », réclamant le déploiement de « gardes » à la frontière, « afin que l’Iran n’ait pas à prendre des mesures dissuasives ».

Les bombardements sont intervenus quelques jours seulement après une discrète visite en Irak de l’influent général iranien Esmaïl Qaani, commandant de la Force Qods, qui a rencontré les principaux hommes politiques du pays. Selon un responsable proche d’un influent politicien chiite à Bagdad, le général iranien très en colère a fait planer la menace d’une « opération aéroportée limitée contre l’opposition (iranienne) au Kurdistan ».

Quelles réponses en Irak ?

Le Kurdistan irakien a dénoncé « des violations iraniennes répétées » de sa souveraineté. Mais le silence est assourdissant à Bagdad : pas un dirigeant n’a commenté les derniers bombardements de l’influent parrain iranien. Malgré cela, même si le pouvoir de Bagdad est très proche de Téhéran, difficile de voir « le nouveau gouvernement irakien exercer plus de pression sur ces groupes » iraniens, estime Shivan Fazil, chercheur au Stockholm International Peace Research Institute. « Le gouvernement irakien a une autorité limitée dans les territoires du Kurdistan », rappelle-t-il.

Quant aux autorités d’Erbil, capitale régionale, si elles condamnent l’attaque, « dans le même temps elles disent ne pas vouloir que leur territoire ne devienne une rampe de lancement contre les voisins ». Un « exercice d’équilibriste », selon Shivan Fazil, au moment où Erbil « subit plus de pression » avec la répétition des frappes.