Immortalité biologique : « Repousser les limites de la mort ne me paraît pas impossible », estime Hélène Merle-Béral

Une illustration de Jésus. — YASUYOSHI CHIBA / AFP

  • Hélène Merle-Béral, médecin, spécialiste des leucémies, a dirigé le service d’hématologie biologique de la Pitié-Salpêtrière, étudie dans «L’immortalité biologique» les concepts de mort et d’immortalité.
  • L’homme est-il condamné à vieillir et à mourir ou peut-on espérer que se réalisent les prophéties transhumanistes ?
  • La médecine a déjà fait de grands progrès de compréhension des mécanismes de vieillissement.

Hélène Merle-Béral, «L'immortalité biologique», éditions Odile Jacob

Pourquoi l’homme devrait-il supporter de vieillir ? Hélène Merle-Béral, médecin, spécialiste des leucémies, étudie cette terrible injustice dont font l’objet la plupart des espèces vivantes dans L’immortalité biologique, publié ce mercredi chez Odile Jacob. Le transhumanisme n’a pas peur d’envisager l’immortalité comme une réalité future. Certains, comme l’entrepreneur Laurent Alexandre, pensent que l’homme qui vivra 1.000 ans est déjà né. Qu’en dit la science ? Hélène Merle-Béral aide 20 Minutes à faire le tour de la question.

Comment la mort se différencie-t-elle de la vieillesse ?

La mort dépend des cultures. Les organes ne s’arrêtent pas tous d’un coup. Il y a un état de coma, de pré-mort. Ce qui est considéré comme la mort officielle par l’OMS, c’est la mort cérébrale, l’électro encéphalogramme plat. Il n’y a plus de liaison entre les neurones, il n’y a plus d’influx nerveux. Mais il y a plusieurs types de mort. La mort officielle, c’est la mort clinique. En dehors de ça, certains organes peuvent continuer à fonctionner quelque temps. Quelques fois, le cœur continue à battre alors que le cerveau est éteint. Trois organes – le cerveau, les poumons et le cœur – ont besoin les uns des autres. S’il y en a un qui ne marche plus, les autres meurent.

Du coup, la vieillesse est une pré-mort ?

La mort peut survenir par des accidents, des phénomènes extérieurs, des maladies, des virus, le suicide, un assassinat… Le chapitre sur le vieillissement, je le trouve infernal parce qu’il montre bien que tous les organes vieillissent plus ou moins, à une plus ou moins grande rapidité. Ça dépend aussi de facteurs génétiques, de facteurs sociaux, économiques… Inéluctablement tous les organes vieillissent, s’usent. Il y a une entropie, les cellules ont de plus en plus de mal à communiquer entre elles. C’est la communication avec le milieu extérieur et les autres cellules qui maintient en vie.

Dans les gènes, il y a une programmation : ce qu’on appelle la mort cellulaire programmée. Les cellules sont destinées à mourir, il y a une limite de division cellulaire. On a montré qu’au bout d’un certain nombre de cycles de division cellulaire, qui dépend des organismes, la cellule doit mourir. Pour l’homme, c’est autour de 52.

Vous parlez d’immortalité biologique dans votre livre, pouvez-vous expliquer ce que c’est ?

L’immortalité biologique existe, on peut l’observer dans la nature. C’est la capacité pour un organisme de rajeunir et de vieillir éternellement. Il devient un être immortel biologiquement mais il reste sensible aux agressions extérieures. Dans la nature, il n’y a qu’un exemple, c’est la méduse Turritopsis nutricula. C’est l’exemple d’immortalité biologique absolu parce qu’elle peut vivre sous deux formes : la forme polype et la forme méduse. Elle a cette propriété extraordinaire de refuser de mourir. Quand elle est dans les conditions de stress, des conditions dangereuses, elle repasse à l’état de polype, elle inverse le processus de vieillissement. Quand les conditions extérieures sont meilleures, elle peut redevenir méduse. Elle est potentiellement immortelle.

Certains transhumanistes pensent que l’homme qui vivra 1000 ans est déjà né. Qu’en pense la médecine ?

La médecine, bien sûr, n’est pas d’accord. On commence à décrypter beaucoup de mécanismes, mais on ne sait pas comment tout s’enchaîne. Les facteurs génétiques, les radicaux libres, les oxydants, ce qui détruit nos molécules ADN… On arrive à décrypter beaucoup de facteurs. Les télomères, par exemple, à l’extrémité des chromosomes, permettent à la cellule de se renouveler. La nature a fabriqué une enzyme, la télomérase, qui permet aux chromosomes de régénérer leurs extrémités. Au bout d’un certain temps, ces réserves de télomérase s’épuisent et la cellule ne peut plus se diviser. Elle est condamnée à mourir. C’est une des raisons pour lesquelles on meurt. On a déjà identifié ces mécanismes dans la biologie humaine, c’est un progrès. On a essayé de donner des télomérases en complément alimentaire, mais c’est beaucoup moins efficace que ce qu’on pensait. On a cru que la télomérase allait être l’élixir de jouvence et on a réalisé qu’elle est en abondance dans les cellules cancéreuses. Elles ont beaucoup de télomérase et donc elles se multiplient. On tâtonne mais on avance quand même. Ça me paraît vertigineux de repousser les limites de la mort, mais ça ne me paraît pas impossible.

A quel âge pourra-t-on espérer mourir ?

Aujourd’hui, on admet que la nature humaine ne peut pas dépasser 115 ans. Jeanne Calment détient le record mondial à 122 ans, mais il n’y a pas d’autres exemples. Aujourd’hui, on dénombre pas mal de centenaires dans le monde. Je pense qu’on pourrait banaliser ce phénomène avec tous les progrès. La médecine préventive se développe rapidement. Avec la prévention, les traitements génétiques, le génie génétique [l’ensemble des outils permettant de modifier la constitution génétique d’un organisme en supprimant, en introduisant ou en remplaçant de l’ADN] qui pourrait limiter certaines maladies héréditaires, des médicaments particuliers qui pourraient freiner les mécanismes de mort cellulaire programmée, je pense que ce n’est pas impossible. Quand j’ai commencé en tant qu’hématologiste, il y a une trentaine d’années, certaines maladies du sang étaient inéluctablement mortelles. Maintenant on les guérit. Pourquoi ne pourrait-on pas réaliser des choses dans vingt ans qui nous paraissent impossibles aujourd’hui ? Il faut rester modeste. Mais l’immortalité, honnêtement, non.

Raymond Kurzweil a annoncé la singularité numérique pour 2045. Quel est votre avis sur les grandes annonces de la Silicon Valley ?

Je suis un peu sceptique, en particulier sur les annonces de Raymond Kurzweil. C’est un scientifique de haut niveau, un précurseur, il connaît parfaitement son sujet. C’est quelqu’un de fiable intellectuellement. Tout à coup, c’est comme s’il partait en plein délire. La singularité technologique, c’est le moment où toutes les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) convergent, où l’intelligence artificielle dépasse l’intelligence de l’homme. Dans cette hypothèse, si le cerveau de l’homme n’est pas interfacé avec une machine, il sera complètement dépassé, et donc les robots domineront le monde. On dirait de la science-fiction. Le seul problème, c’est que cela inquiète des gens extrêmement sérieux, des scientifiques non discutables comme Stephen Hawking, [qui est mort depuis], Bill Gates ou Elon Musk. Ils ont signé une lettre pour mettre en garde l’opinion mondiale contre les dangers possibles de l’intelligence artificielle.

Avez-vous été surprise par une avancée technique sur les dernières années ?

Concernant le vieillissement, pas grand-chose. Le plus répandu, aujourd’hui, ce sont les crèmes – ça n’a jamais vraiment marché – et la chirurgie. Ce qui m’a le plus frappée, c’est que des maladies qui étaient considérées comme mortelles à court terme, se guérissent aujourd’hui. Cela montre des perspectives infinies sur l’évolution possible. Une personne qui avait un type de leucémie particulier, qui était condamnée, vingt ans plus tard, on la guérit avec un comprimé à prendre pendant trois mois. C’est fabuleux. Je pense que beaucoup de choses sont possibles. Il faut rester modeste et en même temps confiant dans l’intelligence humaine.

Si vous faites appel à votre imagination, qu’est-ce qui vous semble le plus proche d’arriver ?

Interfacer le cerveau avec de l’intelligence artificielle et avoir un cerveau numérisé, virtuel, c’est un cauchemar mais pas une réalité tangible. Ce qui me paraît le plus réalisable, ce sont les progrès médicaux. Pas une immortalité mais le recul de la mort, atténuer les désagréments et le délabrement de la vieillesse. D’ailleurs, c’était ça, à l’origine, le transhumanisme. C’était des objectifs médicaux, soigner, éviter les maladies, éviter le cancer.

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