Immolation d’un étudiant à Lyon : « Ce geste concerne un ensemble de gens qui se reconnaissent dans le terme de la précarité »

Des centaines d’étudiants se sont rassemblés ce mardi matin devant le Crous de Lyon après l’immoaltion d’un des leurs, toujours entre la vie et la mort ce 12 novembre 2019. — P. Desmazes / AFP

  • L’acte désespéré d’un étudiant vendredi à Lyon a entraîné une importante mobilisation dans toute la France. 
  • Ce geste radical et politique est rapidement devenu un symbole de la lutte contre la précarité.

L’acte désespéré d’Anas a mis le monde étudiant en émoi. Cinq jours après l’immolation du jeune homme devant un bâtiment universitaire de Lyon, les étudiants se sont massivement mobilisés à travers toute la France pour soutenir leurs camarades et dénoncer leur précarité. Comment l’étudiant lyonnais, malgré ce geste radical, est devenu un symbole de la lutte contre la pauvreté ? 20 Minutes revient sur ces événements avec Annabelle Allouch, maître de conférences en sociologie à l’université de Picardie Jules-Verne et membre de l’association des sociologues de l’enseignement supérieur.

Comment peut-on expliquer le geste radical de cet étudiant ?

Il s’agit d’un acte radical mais dans ce cas précis, il y a une revendication politique qui est claire et qui vise à mettre en avant la précarité étudiante et au-delà, sur les conditions de vie des étudiants. Le fait d’utiliser la violence et de la retourner contre soi est fait pour alerter l’opinion publique. C’est un geste extrêmement violent que l’on retrouve dans d’autres mouvements plus anciens, comme les mouvements féministes (je pense aux suffragettes anglaises pour le droit de vote des femmes) ou encore dans des mouvements sociaux au Maghreb lors du Printemps arabe, qui a commencé par l’immolation d’un homme ( le 17 décembre 2010 en Tunisie). Toutefois cela est, à ma connaissance, plus rare dans les mouvements étudiants. C’est peut-être la nouveauté et aussi le plus choquant pour moi, en tant qu’universitaire, enseignante et chercheuse.

Pourquoi de nombreux étudiants se sont retrouvés dans ce geste pourtant radical ?

A l’image d’un salarié d’Orange qui se suicide sur son lieu de travail ou d’un médecin qui met fin à ses jours à l’hôpital, on a dans ce geste une continuité entre les mobilisations étudiantes et les mobilisations au travail. Et cela fonctionne car cela parle à beaucoup de gens. Quand on parle de précarité étudiante, cela touche tout le monde, y compris ceux qui n’ont pas de bourses. Cela concerne tout un ensemble de gens qui se reconnaissent dans le terme « précarité » ou qui ressentent une certaine précarité et un malaise, alors même qu’ils ont des parents pouvant les aider à trouver un logement ou à se financer. Ici, on ne parle pas seulement d’économie mais de dimension matérielle de la vie étudiante, de conditions de vie.

Peut-on parler de récupération politique ou cette mobilisation s’inscrit-elle davantage dans la continuité des mobilisations étudiantes de l’an dernier ?

Il y a une récupération politique lorsque les partis politiques reprennent à leur compte des causes qui viennent de la société civile. Là, c’est un mouvement social plus large, associé à un syndicat étudiant, mais qui le dépasse largement. Il faut toujours comprendre le monde étudiant comme un monde extrêmement fragmenté. Vous avez des publics très différents selon les établissements et les filières. Traditionnellement, vous avez des foyers dans lesquels les étudiants, pour des raisons sociologiques et institutionnelles, se mobilisent plus. C’est le cas de Lyon 2, Rennes 2, Nanterre, Toulouse ou Montpellier 3. Là, il serait intéressant de faire une enquête pour savoir quelles filières se mobilisent. Pour moi, il y a un lien évident avec les mobilisations contre Parcoursup et surtout contre la hausse des frais d’inscription.

Est-ce que la population étudiante dans toute sa diversité est suffisamment prise au sérieux en France ?

C’est difficile à dire mais en tant que sociologue, je constate qu’en pleine période promotion du SNU (service national universel), il y a une forme de retrait à l’égard des moyens dédiés aux universités. Aujourd’hui, on choisit de mettre en valeur d’autres formes de soutien à la jeunesse par le biais de politiques axées sur l’apprentissage, mais l’université dans toute sa diversité a été mise de côté d’un point de vue budgétaire, alors que nous sommes en période de hausse du nombre d’étudiants. Cette histoire arrive d’ailleurs après la présentation du budget de l’enseignement supérieur et de la recherche.

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