Immeubles effondrés à Marseille : Où en est l’enquête, trois ans après le drame de la rue d’Aubagne ?

C’était il y a trois ans. Le 5 novembre 2018, huit personnes trouvaient la mort dans l’effondrement de plusieurs immeubles rue d’Aubagne, au cœur de Marseille. Trois ans plus tard, l’enquête est toujours en cours, afin de faire la lumière sur ce drame complexe, caractérisée par un enchevêtrement de responsabilités. 20 Minutes fait le point.

Qui sont les personnes dans le viseur de la justice ?

A l’heure où ces lignes sont écrites, la justice a procédé à trois mises en examen dans ce dossier. Le 3 novembre dernier, le parquet de Marseille a mis en examen Marseille Habitat, société d’économie mixte de la ville et propriétaire du 63 rue d’Aubagne, l’un des immeubles effondrés, pour homicides involontaires par violation délibérée d’une obligation de sécurité, blessures involontaires et mise en danger de la vie d’autrui.

Quelques jours plus tard, le cabinet Liautard, syndic de la copropriété du 65, rue d’Aubagne, le seul des deux immeubles qui était occupé au moment de la catastrophe, a été mis en examen pour les mêmes motifs. Dans le même temps, le parquet a également mis en examen Julien Ruas, à l’époque adjoint au maire (LR) chargé de la prévention et de la gestion des risques. Une mise en examen presque immédiatement contestée par le principal intéressé, qui a chargé ces avocats de former un appel en nullité.

Un an plus tard, ce dossier reste toutefois au point mort, comme le confirme à 20 Minutes Me Olivier Pardo, avocat de Julien Ruas. « On s’impatiente, s’agace-t-il. On n’a toujours pas d’audience, alors qu’on les relance régulièrement. Mais ce n’est pas un coup d’épée dans l’eau. La reconnaissance de la nullité d’une mise en examen est très rare, et dans mon cabinet, on ne fait pas ces demandes pour rien. Le juge a demandé la mise en examen en disant qu’on verrait après, alors qu’il n’y a rien en termes d’indices graves et concordants contre mon client. Il y a un vrai sujet. »

Au vu du dossier, les avocats des parties civiles interrogés par 20 Minutes attendent d’autres mises en examen dans cette affaire. « Je vois mal comment tous les propriétaires du 65 de la rue d’Aubagne pourraient être mis de côté », avance ainsi Me Florence Briand, avocate d’une famille des victimes. « Jusqu’ici, le juge d’instruction a reçu les familles une fois par an, peu avant la date anniversaire des effondrements, note Me Brice Grazzini, également avocat de plusieurs familles de victimes. Cette fois-ci, le juge nous recevra le 7 janvier. S’il le fait à cette date, je subodore que c’est qu’il va se passer des choses d’ici là… Tout est une question de cascades de responsabilité. Qui, dans ce dossier, avait vraiment le pouvoir ? »

« Mes clients attendent beaucoup de cette réunion, abonde Me Florence Briand. C’est une étape extrêmement importante, dans un processus qui reste très douloureux pour eux. »

Que disent les expertises judiciaires ?

Dans un long rapport que 20 Minutes s’est procuré et qui a servi de base à ces mises en examen, les experts mandatés par la justice pour analyser la situation de ces immeubles laissent clairement entendre que ces effondrements ne constituaient, malheureusement, en aucun cas une surprise. « Tous les experts qui étaient intervenus depuis l’année 2005 avaient unanimement signalé la gravité de la situation et son évolution, pour chacun des immeubles 63, 65 et 67 rue d’Aubagne », écrivent ainsi les experts.

Et de conclure : « L’effondrement des immeubles […] a été l’aboutissement d’une longue histoire intrinsèquement partagée entre ces trois immeubles édifiés mi XVIIIe, début XIXe siècle, dont la vétusté qui les avait tous trois affectés s’était révélée évidente et croissante au fil de la deuxième moitié du XXe siècle, sans pour autant que cette situation n’ait été prise alors, ni ensuite en considération au plan technique, comme cela s’imposait, notamment lorsque la gravité des désordres évolutifs auxquels s’ajoutait un important déficit d’entretien avait été toutefois à la fois identifiée et expliquée, de 2005 à 2018. »

Dans cette situation déjà dégradée, et caractérisée par un certain laisser-faire, la pluie qui s’était abattu sur Marseille quelques semaines avant le drame a représenté, selon les experts, un facteur aggravant, « du fait de la très imparfaite maîtrise des eaux pluviales en provenance des parties arrières encaissées des immeubles », qui avaient pour conséquence « des envahissements d’eau en sous-sol. »

A quand un procès ?

L’enquête actuellement menée sur ce drame semble s’inscrire dans un temps long, et ce pour plusieurs raisons. « C’est un dossier sensible, note Me Florence Briand. Ce genre de procédures prend forcément du temps. A cela, il faut ajouter la crise du coronavirus, qui fait que les tribunaux ont fermé pendant plusieurs mois et sont encore plus encombrés. »

« Avant, le dossier était confié à la brigade criminelle et une dizaine de policiers étaient sur le coup, explique Me Brice Grazzini. Maintenant, on m’a dit qu’il y en avait un voire deux qui travaillaient à temps plein sur cette affaire. » Selon l’avocat, le procès n’aurait lieu que dans « cinq à six ans ».

En attendant, les assurances ont procédé à une indemnisation provisoire des parties civiles. « Comme on ne sait pas qui, au final, va être responsable, toutes les assurances ont créé un bureau commun, note Me Grazzini. Il y en a qui prend tout en charge et à la fin on répartira en fonction des responsabilités. »