Ils vont nous quitter en 2023… Elle est morte la méchante téléréalité

Vous pouvez juger ça malsain ou porte poisse mais voilà la triste vérité : les rédactions ont l’habitude de préparer des nécrologies de personnalité qui risquent de nous quitter dans les mois à venir. Ne reculant devant rien pour plus de transparence, 20 Minutes a décidé de dévoiler quelques-unes des nécrologies que nous avons mises au frigo pour 2023. Aujourd’hui, nous vous dévoilons la nécrologie de la téléréalité cynique.

Ils et elles s’appellent Amélie, Aurélie, Maëva, Nabilla, Jessica, Julien, Christopher, Vivian ou encore Vincent… Dotés des caractéristiques physiques communément attribuées à leur genre respectif – taille fine, gros seins et grosses fesses pour elles et abdominaux et pectoraux gonflés pour eux –, ils ont fait les beaux jours de la téléréalité à coups de clashs, de médisance et d’esprit de compétition dans des séquences parfois mémorables.

D’abord inconnus, ils sont devenus des personnages emblématiques de ce type d’émission, poussé par un système recyclant toujours plus ses candidats afin de les mettre dans des situations où ils doivent réaliser des défis professionnels, rencontrer l’amour ou se confronter les uns aux autres. Mais le succès rencontré par le retour de la Star Academy en 2022 et l’approche bienveillante du format pourrait bien les avoir relégués au placard de la télévision.

Du Loft aux Ch’tis

Nous sommes le 26 avril 2001. Un personnage à la peau dorée ouvre son œil bleu électrique sur le petit écran, annonçant l’arrivée de Loft Story, une expérience télévisuelle inédite en France. Le concept rassemble 11 célibataires coupés du monde dans une maison truffée de caméras qui les filment 24h/24 et dont la piscine deviendra emblématique. D’abord source d’inquiétude, l’émission se mue en succès. Deux mois plus tard, Christophe et Loana remportent l’émission et cette dernière devient la première star du genre.

Dans le sillage du Loft, le genre se reproduit, d’abord enfermant ses candidats avant de planter ses caméras dans des lieux paradisiaques. Star Academy, Le Bachelor, L’île de la tentation et plus tard Secret Story font leur apparition. Une fois l’aventure terminée, les candidats vivent encore quelques mois dans les médias spécialisés avant de retourner à l’anonymat.

Le 5 septembre 2011, W9 lance Les Ch’tis à Ibiza. Ce programme mise sur des candidats venus du Nord de la France, débarqués sur l’île de Baléares pour devenir barmans ou danseurs. Ils voyageront ensuite à travers le monde dans Les Ch’tis au Ski, à Mykonos, à Las Vegas, à Hollywood ou encore dans la Jet Set. Un an après Les Ch’tis, la chaîne lance Les Marseillais avec autant de déclinaisons. A chaque nouvelle saison, le public retrouve les mêmes visages agrémentés de quelques nouveaux. La téléréalité prend un nouveau tournant. Ce ne sont plus les candidats qui se fondent dans l’émission mais des émissions conçues pour des candidats dont la popularité s’accroît à chaque apparition sur le petit écran. Ce mouvement sera définitivement acté avec Les Anges de la téléréalité, lancé sur NRJ12 le 10 janvier 2011. Ce programme, alors révolutionnaire, s’appuie sur un casting fait de candidats issus d’autres émissions. C’est ainsi dans la deuxième saison que Loana a fait son grand retour…

Stars du clash

L’enjeu change dans la tête des candidats castés pour les émissions de téléréalité. Alors tributaires d’une popularité éphémère, ils et elles ont désormais l’opportunité d’être de véritables starlettes. Mais pour espérer « durer » dans le milieu, il faut être un acteur clé des programmes, quitte à entretenir un modèle qui ruine la confiance en soi des nouveaux candidats et rend toujours plus stéréotypés les rôles des protagonistes.

Certains et certaines comprennent rapidement la recette. Enchaîner les histoires d’amour – se mettre en couple mais aussi se rendre coupable d’adultère – et les disputes avec ses éphémères colocataires, garantit d’être au centre d’un maximum de « séquences » et de ne pas être relégué au rang de figurant afin d’être reconduit ou repéré pour d’autres émissions.

Un système naît, basé sur des candidats emblématiques adulés par les fans de téléréalité. Car du côté du public, on se pardonne d’adorer les tensions entre les protagonistes de ces émissions, après tout, ce n’est que de la télé. « C’est une sorte de produit d’appel », a expliqué Nathalie Nadaud-Albertini docteure en sociologie de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la téléréalité à 20 Minutes. « On sait que les candidats habituels sont là, on sait à peu près ce qu’ils vont faire et donc on attend un certain type de comportements de leur part. » Du côté des candidats aussi, elle est bien loin l’insouciance des débuts de ce genre télévisuel.

Les réseaux sociaux en trouble-fêtes

En 2011, Snapchat débarque en France. Avec Facebook et Instagram, ce réseau social sera ensuite investi par les candidats de téléréalité. Alors que le lien avec leurs fans n’était assuré que par leurs passages dans les émissions de télé, ils peuvent désormais entretenir eux-mêmes leur popularité. Les tensions issues de programmes sont désormais reproduites et commentées par smartphone interposé.

Avec des protagonistes de plus en plus présents hors caméras, les productions d’émissions peinent à entretenir le suspense autour des rebondissements survenus lors des tournages, souvent plusieurs semaines avant la diffusion. Grâce à des blogueurs spécialisés mais aussi aux publications des candidats, le public sait à l’avance qui va être en couple avec qui, quels candidats seront « en guerre » dans l’émission et parfois même lesquels seront les finalistes comme dans Les Cinquante diffusé sur W9 de septembre à novembre.

Flairé par Magali Berdah, la papesse des influenceurs de téléréalité, l’enjeu lucratif des réseaux sociaux pour ces candidats a alimenté un vrai business. Ils peuvent désormais tirer un revenu pérenne de leur célébrité, quitte à multiplier les placements de produit pour des produits ou pratiques frauduleux. Cela n’est certes pas l’apanage du milieu de la téléréalité, mais les pratiques des candidats qui en sont issus alimenteront leur image peu respectueuse de leurs communautés de fans.

Audiences en déclin

Depuis plusieurs années, les émissions de télé-réalité voient leurs audiences baisser. Face à l’intérêt du public déclinant, NRJ12 a pour la première fois décidé de renoncer aux Anges en 2021 après une ultime saison n’atteignant même pas une moyenne de 100.000 téléspectateurs par épisode. En 2014, l’émission attirait pourtant certains après-midi un million de fans. En février 2022, W9 a déprogrammé la fin de la neuvième saison des Princes et princesses de l’amour, l’émission peinant à atteindre seulement 300.000 téléspectateurs, soit 1,3% de part d’audience sur l’ensemble du public.

Les Marseillais, recyclés dans la majorité des programmes de la chaîne, n’échappent pas à ces audiences délitantes. Après avoir culminé à 1,32 millions de téléspectateurs durant le confinement en 2020, et laissé derrière lui la séquence de retrouvailles entre Alix et Benji, le programme a posé ses cartons au Mexique en 2022. Mais cette nouvelle saison n’est pas parvenue à dépasser les 500.000 téléspectateurs quotidiens. Pour remonter la pente la chaîne a bien tenté d’innover avec Les Cinquante, rassemblant 50 candidats emblématiques de télé-réalité, sans faire décoller les audiences. Le programme a attiré en moyenne 456.000 téléspectateurs, selon Médiamétrie.

La bienveillance, c’est tendance

Face à ce déclin, d’aucun auraient pu croire au flop du retour de la Star Academy mi-octobre sur TF1. Mais en misant sur un casting plutôt marqué mais dévoilant ses aspérités au fil du programme, Endemol a réussi son pari. L’émission a été d’autant plus raffraîchissante, malgré l’usage des codes de la télé-réalité originelle, qu’elle a surfé sur une atmosphère bienveillante avec toujours l’apprentissage musical en toile de fond. En moyenne, les quotidiennes ont attiré 1,9 million de téléspectateurs et une part d’audience de 32 % chez les 15-24 ans.

Ce succès a terminé de nous convaincre que ce n’est pas la télé-réalité qui est vouée à mourir. Mais bien sa déclinaison cynique, basée sur des arcs narratifs épuisés et sur des valeurs qu’on aurait voulu enterrer il y a bien longtemps déjà. 

Même dans Les Traîtres, un jeu inspiré du Loup-garou de Thiercelieux, lancé avec succès sur M6 cet été, c’est la loyauté qui a triomphé des coups fourrés et des stratégies de manipulation. Dans Drag Race France aussi, dont la première saison, lancée en juin sur France télévision, a été un carton, l’esprit de solidarité a largement pris le dessus sur la rivalité de la compétition.

Finis, donc, l’engouement pour les clashs, les tromperies et les histoires de couples qui se font et se défont. Il ne reste plus aux candidats qui ont basé leur business modèle sur cette portion télévisuelle qu’à trouver comment se recycler ailleurs, car on a du mal à croire que cette télé-là pourra renaître de ses cendres. Les chaînes seraient bien inspirées de surfer sur ce besoin d’air frais pour offrir aux téléspectateurs de nouveaux visages.