France

« Il visait l’anus avec ses santiags »… Après Bétharram, Notre-Dame-de-Garaison à son tour visée par d’anciens élèves

L’effet boule de neige. Après le scandale de Notre-Dame-de-Bétharram, des témoignages d’anciens élèves d’autres établissements privés catholiques, dénoncent à leur tour des dérives au sein d’institutions du grand Sud-Ouest. Notre-Dame-de-Garaison, à Monléon-Magnoac (Hautes-Pyrénées), Notre-Dame du Sacré-Cœur, dit Cendrillon, à Dax (Landes) ou encore l’établissement Saint-François Xavier à Ustaritz (Pyrénées-Atlantiques) se retrouvent notamment dans l’œil du cyclone.

Comme pour Bétharram, des groupes de parole ont été créés sur Facebook, notamment « Les anciens du collège Saint-François Xavier d’Ustaritz victimes de violence », ou le « Collectif des victimes de Notre-Dame de Garaison ». Ce dernier, dont le nom circulait déjà depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux, recueille de plus en plus de témoignages d’anciens élèves. Ils racontent leur parcours empreint de brimades et de violences, au sein de cet établissement fondé en 1841 près de Lourdes, à la réputation « d’excellence », et fréquenté notamment par l’ex-Premier ministre Jean Castex au début des années 1980.

« Deux salles, deux ambiances…. »

« Je ne parlerais pas d’excellence, mais de maison de correction », nous dit Christophe*, 50 ans, qui a fréquenté l’établissement dans la deuxième moitié des années 1980, entre le CM1 et la sixième. « J’habitais près de Lourdes, et mes parents m’ont envoyé là-bas, à l’internat. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je n’étais pas particulièrement difficile. C’était comme ça, par facilité peut-être… »

« C’était une maison de redressement, tout simplement, nous dit également Alain, 53 ans, élève de 1987 à 1989, en première et en terminale. Les familles bourgeoises des grandes villes autour de Garaison – Pau, Tarbes, Toulouse – menaçaient leurs enfants de les envoyer à Garaison s’ils ne travaillaient pas. Mais on n’était pas des gros durs. Et aujourd’hui, je me dis qu’il fallait être complètement fou pour risquer une infirmité chez son enfant, parce qu’on répondait à table. Car les parents savaient qu’on se faisait dérouiller. »

A Garaison à cette époque, il fallait distinguer les élèves scolarisés en demi-pension des internes. « Les régimes n’étaient pas du tout les mêmes, explique Alain. Le demi-pensionnaire n’était pas celui qui était envoyé en maison de redressement, c’était celui qui n’habitait pas très loin, et qui rentrait chez lui le soir en bus. Mais quand les portes de l’institution se refermaient, cela devenait beaucoup plus rustique… Il y avait deux salles, deux ambiances…. »

« Le soir, les fauves étaient lâchés… »

« Les surveillants étaient stricts avec les demi-pensionnaires, mais avec nous c’était différent, confirme Christophe. Vous faisiez trop de bruit, vous vous faisiez remarquer, et c’était une paire de gifles, disproportionnée, destinée à faire mal. Si le surveillant vous entendait chuchoter alors que la lumière était éteinte, il rallumait, et balançait une paire de gifles à tout le monde. Le surveillant général, lui, passait avec son lacet en cuir et distribuait des coups derrière les cuisses. Tout était prétexte à la violence, et les surveillants ne se faisaient pas prier pour donner des coups. »

Philippe, à l’origine de la création du groupe Facebook, le 21 février dernier, écrit sur le réseau social : « Dans des dortoirs immenses, une soixantaine de lits (minimum), nous devions nous tenir droits, mains dans le dos, et attendre notre tour pour recevoir une énorme gifle sur le visage. Une gifle à vous éclater un tympan, ce qui m’est arrivé. »

La violence avait aussi lieu entre élèves. « Il y avait un système mis en place dans lequel un élève, généralement de première ou de terminale, était désigné pour faire le pion, et il devait taper » assure Sophie, qui se présente comme la « doyenne » des victimes de Garaison, dont elle a été désignée porte-parole.

« C’est ce qu’on appelait la désignation du délégué à la baffe » confirme Alain. « Un jour j’ai été puni, et j’ai été désigné comme élève à frapper. » Mais il reconnaît avoir aussi fait partie de ceux qui en ont donné. « En deux ans à Garaison, j’ai été transformé en bête fauve, et arrivé à la fac, les gens ne comprenaient pas mon comportement. Je regrette autant d’avoir été victime que d’avoir frappé, et d’être devenu violent. »

Un système qui a perduré plusieurs décennies, puisque Jean affirme qu’il existait encore durant ses deux années d’internat à Garaison, de 1996 à 1998. « La journée se passait effectivement plutôt bien, mais le soir les fauves étaient lâchés… »

« Le Crabe », « Pépito » et « Magnum »…

Comme pour Notre-Dame-de-Bétharram et son fameux surveillant général surnommé « Cheval », Garaison avait aussi ses figures. « Il y en avait un que l’on surnommait « le crabe », raconte Christophe, car il avait cette façon particulière de nous pincer la joue avec sa main, en nous plantant le pouce dans la peau pour nous soulever. » Il y avait le surveillant général (aujourd’hui décédé) qui fouettait avec son lacet en cuir. Et il y avait aussi « pépito », surnommé également « santiags », car il portait toujours des bottes pointues. « Il nous mettait des coups de pied aux fesses, comme s’il tapait dans un ballon, pour nous faire mal » assure Christophe. « Il visait l’anus, se souvient Sophie. C’était du sadisme. » « Une douleur indescriptible », confirme Alain.

Un autre surveillant, surnommé « Magnum », portait également des santiags. Christine, 55 ans, qui a fréquenté Garaison entre 1983 et 1986, raconte qu’il « se la jouait cow-boy et mettait de bonnes mandales aux élèves. » « Quand il enlevait sa montre, on savait qu’il allait se passer quelque chose, poursuit-elle. Un jour, un élève de terminale discutait avec un autre élève en salle d’étude. Ce pion lui a alors dit :  » toi, tu sors « , et il a enlevé sa montre. L’élève est sorti, le pion l’a suivi, et quand la porte battante s’est refermée, on a entendu les cris, les coups, le gamin qui suppliait d’arrêter, et l’autre qui tapait, tapait… On avait tous le nez dans nos copies. Je n’ai plus revu cet élève dans l’établissement après cela. Je ne sais pas si ses parents l’ont retiré de là. »

La tête balancée contre les murs

« Pépito », « Magnum », ou encore le surveillant général, n’hésitaient donc pas à sévir aussi en pleine journée. Sophie assure que « dans les études, les claques volaient ; j’en ai vu des arcades éclatées, des nez cassés… » Elle qui se décrit comme une « gamine calme, limite docile » en a aussi fait les frais : « Un jour, alors que j’étais en troisième, j’ai demandé l’autorisation de lire un livre, ce qu’un pion a vécu comme un manque de respect. Il m’a hurlé dessus et bousculé. J’ai prévenu que j’irais voir le surveillant général. Quand je suis arrivée à son bureau, il m’a dit :  » vous, je vous attendais.  » Là, j’ai pris coups de pied, coups de poing, jusqu’à un moment où il m’a pris la tête, et l’a frappée contre les deux murs du couloir. Après, je ne me souviens plus, c’est le trou noir, jusqu’au moment où je me retrouve dans le bus qui me ramenait chez moi. »

Comme à Bétharram, les toilettes à Garaison pouvaient également devenir le lieu de toutes les peurs. « Je ne mangeais pas de toute la semaine, car un des enjeux était d’éviter d’aller aux toilettes, raconte ainsi Alain. Il fallait éviter à tout prix, car une chose aussi simple qu’aller se soulager devenait rapidement problématique. Il fallait essayer d’y aller en pleine nuit, mais si vous y alliez quand il y avait du passage, vous étiez certain d’être agressé par d’autres élèves. » Et puis, « il y avait aussi les fois où les plus petits se faisaient dessus, car les surveillants s’amusaient à leur interdire d’aller aux toilettes » se souvient également Sophie.

« Une violence gratuite, avec la volonté de casser, de dresser »

Les anciens élèves que nous avons contactés n’évoquent pas de violence sexuelle. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé à ce niveau. En 2009, la cour d’assises des Hautes-Pyrénées a en effet condamné à douze ans de prison un ancien surveillant du collège Notre-Dame de Garaison pour « viols et agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans et par personne ayant autorité », pour des faits commis entre 1987 et 2006 sur plusieurs enfants scolarisés dans l’établissement.

Il y avait aussi un diacre « qui nous matait tous les soirs sous la douche, quand j’étais en troisième » se souvient Jean. « On avait compris que pour le faire fuir il fallait crier. En seconde, il a arrêté car on avait des poils, ça ne l’intéressait plus… » Christine se rappelle de son côté de ces scènes de terreur, lorsqu’elle était en seconde, à la fin de l’étude du soir. « Les terminales sortaient un peu avant nous, et nous organisaient une haie d’honneur. Quand on passait, ils posaient leurs mains sur nos seins, notre pubis et nos fesses. Le tout sous le regard d’un pion qui regardait ça en se fendant la gueule. C’est là que j’ai commencé à me murer, à devenir agressive avec les profs… »

Notre dossier sur l’affaire Bétharram

« Toute cette violence était gratuite, avec la volonté de casser, de dresser » dénonce aujourd’hui Sophie. « Je déplore que l’institution catholique ait délégué à tous ces surveillants, des inaptes, des gens qui n’avaient aucun diplôme de l’éducation nationale, la charge de nous encadrer » accuse aujourd’hui Alain, devenu avocat. Qui reconnaît toutefois que, à l’heure actuelle, tous ces faits étant prescrits, aucune poursuite judiciaire ne peut être engagée.

La direction de l’établissement, que nous avons tenté de joindre sans succès, « condamne totalement ces faits anciens, a-t-elle déclaré ce jeudi auprès de La Dépêche du Midi.

*Tous les prénoms, hormis celui de Philippe, ont été modifiés