« Il refuse de voir la réalité »… Eric Dupond-Moretti face au malaise des magistrats

Ancien pénaliste, Eric Dupond-Moretti a réussi le tour de force de se mettre le monde judiciaire à dos. Après les avocats, qui se mobilisent pour défendre leur secret professionnel, c’est au tour des magistrats d’exprimer leur mécontentement. Dans une tribune publiée mercredi dans Le Monde, plus de 3.280 d’entre eux – sur 9.090 – font savoir qu’ils ne veulent « plus d’une justice qui n’écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre tout et comptabilise tout ». Audiences surchargées voire expédiées, arrêts maladie qui se multiplient… Les signataires dénoncent « une justice qui maltraite les justiciables, mais également ceux qui œuvrent à son fonctionnement, greffiers et magistrats ».

Nombreux sont les magistrats à s’être étranglés en entendant le ministre de la Justice affirmer que la justice avait été « réparée » durant le quinquennat d’Emmanuel Macron et qu’il fallait désormais la moderniser. « Le ministre vit tout en haut d’une tour d’ivoire et refuse de voir la réalité de ce qu’est la justice aujourd’hui », estime Céline Parisot, présidente de l’Union syndicale des magistrats. « Les personnels portent à bout de bras la justice et là, ils n’en peuvent plus. Ils n’en peuvent plus du mépris de ce ministère pour leurs conditions de travail », ajoute-t-elle, soulignant que les magistrats veulent simplement « avoir les moyens de travailler ».

« Les magistrats sont épuisés »

Son homologue du Syndicat de la magistrature, Katia Dubreuil, ne dit pas autre chose. « Les magistrats sont épuisés d’une part par leurs conditions de travail, d’autre part par la perte de sens que cela comporte de rendre la justice dans ces conditions. » Il suffit, pour s’en rendre compte, d’assister aux audiences de comparutions immédiates. Pour absorber une petite partie de l’activité d’urgence, les magistrats jugent, des heures durant, parfois jusqu’à tard dans la nuit, des dizaines et des dizaines de dossiers. Il faut aller vite pour que la pile de dossiers posée devant le président commence doucement à diminuer.

Le gouvernement, à travers ses réformes successives, veut « faire rentrer les « flux » de procédures dans une machine judiciaire qui n’a pas suffisamment les moyens de traiter toutes les affaires », résume Katia Dubreuil. Et pour nombre de magistrats, les Etats généraux de la justice, lancés le 18 octobre dernier, ne régleront pas les problèmes dénoncés. Ceux du tribunal de Lorient ont voté à l’unanimité une motion dans laquelle ils expriment leur refus de participer à ce qu’ils qualifient d’« exercice inutile et inefficace ». « La qualité de vie au travail, les conditions de travail, le budget de la justice… Aucun de ces sujets n’est évoqué dans le cadre des Etats généraux, ce qui met les collègues encore plus en rogne », regrette Céline Parisot.

Des annonces dans les prochains jours

Et la présidente de l’USM de relever : « Les sujets abordés, c’est comment on simplifie, comment on réorganise… Les collègues n’en peuvent plus, ils n’ont pas envie qu’on simplifie ou qu’on réorganise. Ils veulent juste qu’on leur foute la paix et qu’on leur laisse le temps de travailler. »

Pour tenter d’apaiser les tensions, Eric Dupond-Moretti doit recevoir ce vendredi, place Vendôme, « un certain nombre » de signataires : des magistrats du siège et du parquet, des juges d’application des peines et des juges d’instruction pour que cela soit « éclectique et représentatif », a-t-il expliqué sur LCI. Mais cette main tendue ne suffira sans doute pas à régler le problème de mal-être des magistrats. « Il y aura des annonces dans les prochains jours », prévient la présidente du Syndicat de la magistrature.