« Il faut étudier la relation entre l’environnement et notre santé », réclame Guillaume Decocq, professeur en pharmacie

Incendies, sécheresse, canicules : ces images nous viennent rapidement en tête quand on pense aux effets du changement climatique et environnemental. Mais on ne pense jamais aux maladies neurodégénératives, à l’asthme, aux cancers, aux épidémies, au diabète, aux troubles de la reproduction, aux maladies intestinales. Pourtant, la dégradation de l’environnement met aussi en danger notre santé.

Dans son livre Boomerangs, comment la mise à mal de notre environnement met en danger la santé humaine (Les Editions du Rocher) qui sortira le 4 janvier, Guillaume Decocq, professeur en pharmacie à l’université de Picardie Jules-Verne et directeur de recherche au CNRS, décortique un à un les impacts des changements environnementaux sur notre santé. Plastique omniprésent, perturbateurs endocriniens, pollution de l’air, pesticides, ces changements sur notre environnement ont un impact sur notre bien-être, comme il l’explique à 20 Minutes.

Ce livre est un plaidoyer en faveur d’une écologie de la santé. Est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ?

Le principe, c’est d’appréhender la santé humaine, en particulier les maladies qui sont d’origine environnementale, à travers une vision écosystémique, c’est-à-dire les dérèglements du fonctionnement des écosystèmes. Le but, c’est de s’attaquer à la source du mal plutôt que d’en combattre seulement les conséquences. On va chercher la cause profonde de la maladie pour essayer d’en éliminer l’origine.

Comment avez-vous eu l’idée de réaliser cette enquête ?

Je suis pharmacien de formation et, depuis vingt-cinq ans, j’enseigne à l’université les interactions entre l’environnement et la santé. Et en vingt-cinq ans, je vois que les choses n’ont pas beaucoup évolué. On ne prend toujours pas en compte les causes environnementales des maladies. Il y a une très forte déconnexion entre la santé humaine et l’écologie.

Dans votre livre, vous expliquez que l’apparition du plastique dans nos sociétés ne fait pas seulement du mal à la planète et aux animaux marins, elle en fait aussi à notre organisme. Pouvez-vous expliquer l’impact des microplastiques, qu’on inhale et ingère, sur notre santé ?

L’impact du plastique sur notre santé est encore très peu connu. On commence seulement à l’étudier. Pour la première fois, une étude réalisée en 2022 montre la présence de nano plastiques dans notre sang. On retrouve aussi du plastique dans notre tube digestif. Pour l’instant, on en est au stade de la mise en évidence et de la quantification de notre exposition aux microplastiques et aux nano plastiques. Mais l’effet libéré par le composé chimique n’est pas encore connu.

Il n’est pas encore connu mais vous citez une étude qui montre une présence plus importante de plastique dans les selles de personnes qui ont des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) par rapport à des personnes saines.

Oui, mais c’est un simple constat. Aucune relation de causalité n’a pu être démontrée entre les MICI et la présence de plastique dans le corps. Mais une fois qu’on a fait ce constat, on va chercher plus loin. Ces maladies sont récentes et explosent dans les pays industrialisés, comme la France qui est particulièrement touchée. Aujourd’hui, on ne connaît pas encore la cause de ces pathologies. De très forts arguments montrent que c’est une maladie environnementale. On a des doutes sur certains pesticides ou sur le plastique mais on est pour l’instant incapable de dire si c’est lié à un polluant ou à plusieurs.

Ce sur quoi on n’a pas de doute, écrivez-vous dans votre livre, c’est le lien entre la maladie de Parkinson et certains pesticides. Cette pathologie peut être considérée comme une maladie professionnelle pour les agriculteurs, depuis 2012, en raison de leur exposition prolongée aux produits phytosanitaires. Pouvez-vous nous expliquer le lien entre l’exposition à certains pesticides et la survenue de maladies neurodégénératives ?

Pour qu’une maladie soit reconnue comme maladie professionnelle, il faut vraiment qu’il y ait des preuves solides. Dans ce cas, c’est un mécanisme très direct parce que les molécules chimiques utilisées dans les pesticides détruisent directement les neurones. Les organophosphorés, par exemple, comme le chlordécone qui a beaucoup été utilisé dans les Antilles, sont aujourd’hui utilisés pour reproduire les symptômes de la maladie de Parkinson chez l’animal lorsque l’on développe des médicaments antiparkinsoniens.

Là encore, on a commencé par des études qui ne faisaient que constater la survenue de maladies neurodégénératives, comme la maladie de Parkinson, chez des personnes exposées à certains pesticides. Dans un second temps, on a pu démontrer l’impact de certains produits phytosanitaires. Un autre organophosphoré, le S-métolachlore, a été retrouvé récemment dans l’eau du robinet en France.

Et vous expliquez dans le livre que très peu de temps après la sortie de cette étude, l’ANSES (Agence Nationale Sécurité Sanitaire Alimentaire Nationale) a remonté les seuils de tolérance en matière de conformité de l’eau. Face à ces nouvelles peu réjouissantes, que peut-on espérer à l’avenir ?

Les praticiens de santé, comme les pharmaciens et les médecins, devraient être plus sensibilisés à ces questions. C’est une matière qui n’est que très peu enseignée en France. Alors que ça me semble absolument fondamental pour lutter contre certaines pathologies d’origine environnementale. L’Académie nationale de pharmacie vient de prendre position, il y a une quinzaine de jours, pour demander un enseignement systématique de ces questions dans les études de santé. C’est aussi important d’étudier la relation entre environnement et santé en matière de recherche.

Les médias sont capables de braquer les projecteurs sur un aspect particulier, comme le glyphosate ou les néonicotinoïdes, mais à chaque fois c’est un petit bout. Ce qui manque, c’est la vision d’ensemble. Les pesticides jouent sur la biodiversité, qui elle-même a des conséquences sur des maladies infectieuses. Tout est lié. Quand on agit à un endroit de l’écosystème, ça va se répercuter sur toutes les autres composantes. Beaucoup de choses sont évitables parce que le point de départ, c’est souvent des altérations d’origine humaine.