« Il faut apprendre à rire de ce que l’on a vécu », selon Tristan Lopin, de retour avec « Irréprochable »

Quand nous avons rencontré Tristan Lopin pour la première fois, à l’automne 2018, il jouait son premier spectacle Dépendance affective. L’humoriste accueillait le public à la porte, en lui proposant de piocher dans une boîte de bonbons. Sur scène, il parlait de ruptures amoureuses et du prince charmant qu’il attend. « Les filles ont l’impression d’être à une soirée entre copines », nous disait-il alors. A 35 ans, il fait son retour avec un nouveau seul en scène, Irréprochable, qui opère un virage à 90 degrés. Tristan Lopin bifurque vers un ton sarcastique plus prononcé et des vannes plus cinglantes. Il aborde aussi des sujets sensibles, à commencer par le viol qu’il a subi à l’âge de 13 ans, la dépression, l’anxiété. Un programme glaçant ? Au contraire, l’artiste réalise le tour de force d’injecter de l’humour dans ce qui n’a rien de drôle. Le rire devient un baume, une thérapie, une arme et un geste politique. Ce spectacle est « plus engagé et plus personnel », nous confirme le trentenaire qui a choisi le titre comme un pied de nez. « Cette volonté d’être irréprochable m’a pesé terriblement. Pendant très longtemps, j’ai fait en sorte d’arrondir les angles, d’être l’adolescent qui ne fait pas de vagues et au final, tu t’aperçois que les tempêtes ne sont pas là où on les attend. Le jour où je me suis dit que j’avais le droit de dire non, j’étais tellement plus heureux et sincère. »


Dans « Irréprochable » vous dites que votre producteur vous a fait totalement confiance et n’a découvert son contenu que lors de la première. C’est vrai ?

Oui. Il ne voulait rien lire avant de me voir sur scène. Ça a été un gros stress. La première a eu lieu à Nantes. Une première, c’est toujours chaotique, il y a plein de choses qui ne marchent pas, on ne sait pas comment les gens vont réagir. Après la représentation, mon producteur m’a dit qu’il y avait des trucs à bosser mais que les thématiques ne le dérangeaient pas, que cela allait être très drôle. J’étais tremblotant, c’était terrible.

Tremblotant par rapport à sa réaction ?

Non, mon producteur, il me connaît. J’appréhendais les réactions du public car je propose quelque chose de fondamentalement différent du premier spectacle. Je me suis dit que j’allais peut-être perdre des gens que j’avais mis tant de temps à « gagner ».

Vous évoquez pendant plusieurs minutes le viol que vous avez subi. Vous avez hésité à conserver cette partie dans le spectacle ?

Après la première, mon producteur m’a dit que l’on ne m’avait pas entendu dire : « J’avais 13 ans, lui 35. » Cette phrase, j’ai eu du mal à la formuler, quoi. Oui, cela a été une hésitation parce que dans une vie, c’est un cataclysme. Cela conditionne encore beaucoup de choses aujourd’hui dans ma vie personnelle. Je me demandais comment les gens allaient appréhender le sujet et si on pouvait rire de ça dans une société où il est compliqué de rire de choses difficiles comme cela. J’ai pris le parti de me dire que c’est une histoire qui m’appartient. Je ne fais pas un sketch sur le viol, mais sur mon viol. Je me suis dit que c’était aussi un moyen de libérer la parole. Il y a toujours cette culpabilité où on se demande « Si je le dis, est-ce que cela deviendra quelque chose qui me définit ? ». J’ai envie de répondre que oui, même s’il n’y a pas que ça qui me définit. Quand je rencontre un garçon, que je tombe amoureux, ce sont forcément des choses dont je lui parle car il faut le prendre en compte. Je l’ai fait aussi parce que, avec mon premier spectacle, j’avais l’impression de ne pas être tout à fait honnête : je dévoilais quelque chose de la dépendance affective, mais pour comprendre ce spectacle, il aurait limite fallu voire le deuxième avant. Ce nouveau spectacle est celui que je n’ai pas osé faire en premier.

Quel a été le point de départ pour l’écriture ?

Cela a commencé par l’histoire de cœur, dont je parle dans le spectacle, qui s’est mal fini avec un garçon. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi mal. J’étais tellement dans le dur que je me suis mis à écrire, mais un peu comme un journal intime ou quelque chose de cathartique. Il fallait juste que j’évacue. J’étais tout seul, je faisais du tri et j’avais ces histoires qui me hantaient. Tout est revenu. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas que la séparation d’avec ce garçon, qu’il y avait plein d’autres trucs autour. J’écrivais par-ci par-là, des choses pas drôles du tout – j’avais fait pareil pour le précédent spectacle. Mon producteur m’a appelé à ce moment-là en me proposant d’enchaîner avec un nouveau seul-en-scène. Je lui ai répondu : « J’ai peut-être un truc, mais attention… »

Vous aviez peur de la manière dont le public pourrait recevoir ce spectacle. Les réactions varient d’une représentation à l’autre ?

En général, c’est toujours aux mêmes endroits que ça rit ou que ça ne rit pas. Les réactions sont assez uniformes. Je pense que les gens sont surpris, mais les retours que j’ai sont généralement ceux de personnes qui l’ont été agréablement. Je parlais de cela avec Juliette Armanet il y a un an et demi, lorsque j’étais en pleine écriture. Je lui racontais que je travaillais sur un projet mais qu’il était hyper personnel. Elle m’a répondu : « Tant que c’est honnête et sincère, ça marchera. » A ce moment-là, je pensais encore qu’il fallait que je garde l’énergie de mon premier spectacle, de ce que les gens attendent de moi. Les thématiques un peu dures, j’espère les avoir traitées de manière intelligente et drôle, et je pense que, comme le public voit que c’est sincère, ça le touche.

Par le biais de l’humour, vous faites passer des messages, notamment sur la remise en question de la parole des personnes qui dénoncent ce qu’elles ont subi ou la compensation financière dérisoire…

J’ai eu des discussion sur #MeToo avec plein de gens, et notamment des mecs hétéros, blancs, un peu privilégiés, qui me disaient : « C’est trop facile. Si je me retrouve un soir seul au bureau avec une femme, elle peut raconter le lendemain que je l’ai agressée. » Evidemment, les faux témoignages existent mais statistiquement, ils représentent une proportion très faible. J’avais juste envie de dire : « Remettons les pendules à l’heure. Avant que la parole de quelqu’un soit prise au sérieux, elle passe par des étapes que vous ne connaissez pas. Vous jugez sans savoir par quoi on passe. » Les gens font ça pour être reconnus comme victimes, ce n’est pas pour se faire des ronds. 5.000 balles, quand on voit le temps que ça m’a pris, la psychanalyse, les journées dans les bureaux de la police, à raconter quinze fois ce que j’ai vécu, en face du mec… Personnellement, ce sont des souvenirs dont je me serais passé.

En 2020, le journaliste Matthieu Fouchet a écrit pour le site Vice une enquête sur le « MeToo gay », soulignant que les gays sont particulièrement exposés aux violences sexuelles et que c’est un tabou qui persiste. Qu’en avez-vous pensé ?

J’en ai entendu parler. Je ne me suis pas trop penché sur le sujet parce que cela m’a un peu agacé. Pour moi, #MeToo est quelque chose qui concerne tout le monde. Ce qui m’a gêné avec le #metoo gay c’est de mettre ces témoignages dans une espèce de sous-catégorie. Je ne me suis pas exprimé à ce moment-là parce que je ne trouvais pas ça opportun. Et quand on dit « #MeToo gay », du coup, ça fait forcément moins de bruit. On a entendu parler oui, mais surtout dans les cercles de gens qui s’intéressent à cette problématique et qui sont un peu ouverts d’esprit.

La dénomination « #MeToo gay » permet de tenir compte de certaines spécificités comme le fait que certains hommes homos agressés sexuellement ou violés redoutent qu’un lien soit établi entre ce qu’ils ont subi enfants et leur orientation sexuelle…

Je comprends tout à fait et ce sont des réflexions qu’on a pu me faire : « Ah mais du coup t’es homosexuel parce que ça s’est passé », alors que cela n’a absolument rien à avoir. Ce sont des réflexions homophobes. Mais on peut parler de ces spécificités sans forcément tout cloisonner. Parlons à chaque fois des problèmes spécifiques à la condition des femmes, à la condition des homosexuels, etc.

Que ressentez-vous quand vous entendez le public rire en racontant ce que vous avez subi ?

Moi, ça me fait du bien. Je ne vous cache pas que c’est un peu difficile de ressasser cela tous les jours parce que cela me met dans une énergie où je suis très à fleur de peau. Mais c’est thérapeutique. Evidemment, je pourrais en parler de manière très dramatique – et j’ai plein de choses affreuses, de sentiments qui m’ont traversé qui sont très durs –, mais il faut aussi apprendre à rire de ce que l’on a vécu. Moi, cela m’aide parce que cela s’est passé, j’ai cru que je n’en sortirais jamais et, même si je ne dirais pas que j’en suis sorti parce que c’est quelque chose qui vit en moi, aujourd’hui, je vis avec et j’avance. C’est ce que je veux dire aux gens : ouvrez les portes, les placards en grand et avançons. On peut en parler, il faut juste s’entourer de personnes à qui l’on peut dire « Il m’est arrivé ça », raconter ce que l’on a envie de raconter, et, lorsque les gens réagissent mal, leur dire qu’ils n’ont pas les mots. Si on n’en parle pas, qu’on ne dit pas comment on fonctionne et comment ils doivent nous écouter, on ne fera jamais avancer personne.

Si j’ai bien compris ce que vous m’avez dit, entre vos deux spectacles, vous n’avez pas évolué en termes d’humour mais c’est plutôt que, désormais, vous osez oser. « Irréprochable » est bien plus sarcastique, caustique, cinglant…

Je pense que j’avais besoin d’assumer davantage l’humour que j’avais envie d’avoir. Le ton sarcastique était déjà un peu présent dans le premier spectacle, mais je devais faire le point sur ce que je m’autorisais à faire. Je devais aussi prendre du recul sur ce qui m’était arrivé et savoir comment je pouvais travailler dans l’humour, appréhender mon rapport au public. C’est en voyant les spectacles de Blanche Gardin que je me suis demandé comment moi, avec mon humour, je pourrais aborder également des sujets compliqués.

Vous avez en commun avec Blanche Gardin de partir de votre vécu et de parler de certains sujets tabous qui concernent finalement un grand nombre de personnes…

Je parle un peu de dépression dans le spectacle, des envies de mourir. C’est tabou, on n’en parle pas, mais ça passe dans la tête de tout le monde. Je sais qu’il y a des gens que ça ne fera pas rire. Ce ne sont pas des thématiques populaires mais elles sont universelles. Nous sommes des êtres humains, nous sommes traversés par les mêmes émotions, plus ou moins assumées. Quand on fait comme moi dix ans de psychanalyse, on finit par avoir du recul sur nous et sur les gens. On peut se permettre plus de choses quand on a fait le chemin sur soi.

Le public répond présent. Rien qu’à Paris, toutes vos représentations prévues à L’Européen de mars à mai affichent complet. De quoi être conforté dans ce parti pris ?

J’ai de la chance, mais j’ai aussi beaucoup bossé. On n’a rien sans rien. Là ça fonctionne et c’est tant mieux, ça veut dire que le spectacle plaît, qu’il y a un bon bouche-à-oreille et que j’ai une communauté qui me suit beaucoup sur Instagram. J’ai beaucoup travaillé à créer du contenu, des choses légères et un peu engagées. Je ne regrette pas de m’être mouillé et d’avoir écrit quelque chose dont, au départ, je ne me serais pas forcément senti capable.