Haute-Savoie : « La montagne est devenue notre meilleure amie »… Cinq réfugiés à la conquête du Mont-Blanc avec Yambi

A Annecy,

« Pouvez-vous parler moins vite ? Car je ne suis pas Macron… » Jomah-Khan ne manque pas de repartie. Muni d’un carnet pour y noter des nouveaux mots appris en français lors de chacune de ses randonnées dans les Alpes, cet Afghan de 23 ans, en France depuis deux années, va participer le 23 juillet à l’ascension du Mont-Blanc. Grâce à l’association annécienne Yambi, Grace, Qambar, Abdul, Sikou et lui pourraient donc devenir, au terme de trois jours d’une sacrée aventure, les premiers réfugiés à atteindre le mythique sommet de 4.810 m. Depuis un an, en parallèle d’un doctorat en études migratoires, Clélia Compas (29 ans) porte ce projet visant à « tisser du lien social » entre personnes réfugiées ou demandeurs d’asile, et la population locale, par le biais de randos en montagne.

« L’idée m’est venue dès 2017, avec la médiatisation de toutes ces personnes mortes en traversant les Alpes depuis l’Italie, et les arrestations de gens soupçonnés d’être des passeurs, évoque la jeune femme. Beaucoup de migrants sont d’un coup arrivés à Annecy, où une aide d’urgence s’est spontanément organisée. Il fallait qu’on leur montre le côté apaisant de nos Alpes, vu les expériences horribles qu’ils ont vécues dans les montagnes. »

Jomah-Khan et Sikou ont partagé avec Vincent, Clélia et Camille de Yambi une randonnée jusqu'au Mont Veyrier, le 17 juin.
Jomah-Khan et Sikou ont partagé avec Vincent, Clélia et Camille de Yambi une randonnée jusqu’au Mont Veyrier, le 17 juin. – Jérémy Laugier/20 Minutes

« Tout seul dans mon foyer, dans une chambre sombre sentant mauvais »

Ce projet s’est concrétisé en juillet 2020, au retour de Thaïlande de Clélia, entourée du co-président de Yambi Vincent Darré, mais aussi d’ambassadeurs de prestige avec les champions du monde de freeride Marion Haerty et Léo Slemett, et de la première Française à avoir gravi l’Everest, Christine Janin, marraine de l’association. Entre ski de fond, ski alpin, bientôt parapente, et donc surtout randonnée, une trentaine de jeunes migrants vivant dans des foyers d’Annecy se changent les idées avec les initiatives sportives de Yambi.

« J’étais déprimé de ne plus avoir le droit de rester en Suède, où je vivais depuis trois ans, raconte le jeune Afghan Jomah-Khan. En arrivant à Annecy en 2019, j’étais tout seul dans mon foyer, dans une chambre sombre sentant mauvais. Puis dès ma première sortie à la montagne, je me suis senti libre et heureux. » Après avoir fui son pays natal à 17 ans, en traversant à pied Pakistan, Iran et Turquie, il affiche désormais depuis le 21 mai, un grand sourire, puisqu’il a obtenu son statut de réfugié pour quatre ans.

« J’aime pouvoir tout oublier quand je marche »

Il découvre enfin l’espoir, entre le projet du Mont-Blanc et la perspective de pouvoir travailler, passer son permis de conduire et bénéficier d’un logement. Si l’attente de pareille officialisation pèse encore sur son partenaire d’aventure Sikou, ce demandeur d’asile malien de 23 ans affiche le même bien-être à l’approche du défi fou vers le toit de l’Europe.

« J’aime cette connexion à la nature et le fait de pouvoir tout oublier quand je marche, raconte-t-il. C’est tellement mieux que de rester au foyer et de réfléchir à tous les problèmes. La montagne est devenue notre meilleure amie. » Durant les cinq heures de rando partagées avec lui, le 17 juin, des bords du lac d’Annecy au Mont Veyrier et au Mont Baron, plus de 500 m D + au compteur, Sikou n’a pas manqué de chambrer régulièrement, scandant allègrement « Vous êtes fatigués ? ».

Grace, Jomah-Khan, Abdul, Sikou et Qambar, les cinq réfugiés déterminés à atteindre le sommet du Mont-Blanc, entourent ici Clélia Compas, la fondatrice de l'association Yambi.
Grace, Jomah-Khan, Abdul, Sikou et Qambar, les cinq réfugiés déterminés à atteindre le sommet du Mont-Blanc, entourent ici Clélia Compas, la fondatrice de l’association Yambi. – Yambi

13.500 euros économisés par Yambi grâce à la solidarité de guides

« C’est devenu très facile pour nous de grimper ici », sourit Jomah-Khan, lui aussi prêt à passer la vitesse supérieure dans les prochaines semaines, avec des entraînements crampons aux pieds et encordés à l’Aiguille du Tour (3.540 m) et sur l’arête des Cosmiques, au départ de l’Aiguille du Midi (3.842 m), pour notamment s’acclimater à l’altitude. Aspirant guide de haute montagne autour de Chamonix, Pierre-Idris Mehdi va encadrer le groupe des cinq réfugiés et des membres de Yambi. Tout comme la dizaine d’autres guides mobilisés sur le projet, il a tenu à travailler bénévolement, ce qui permet à l’association d’économiser 13.500 euros pour les entraînements nécessitant un encadrement.

« C’est certes un manque à gagner pour moi, surtout dans le contexte du Covid-19, mais ce projet m’apporte une telle richesse sur le plan humain », insiste-t-il. Un constat partagé par Clélia Compas, co-présidente et également bénévole avec Yambi : « Ce n’est jamais moi qui aborde leur passé. Je veux que dans ces journées, on soit tournés vers le présent et le futur, qu’on s’échange des blagues comme toutes les bandes de jeunes le font. On passe tellement de temps ensemble qu’on a parfois tendance à oublier que ce sont des battants qui ont subi des traumatismes très importants ».

L'équipe de Yambi quasiment au complet, le regard bien tourné vers l'objectif Mont-Blanc.
L’équipe de Yambi quasiment au complet, le regard bien tourné vers l’objectif Mont-Blanc. – Yambi

« Un deuxième marathon » pour trouver travail et logement

Considérée comme « une grande sœur » pour chacun de ces réfugiés, Clélia Compas va profiter de ce projet pour vivre, elle aussi, sa première ascension du Mont-Blanc, tout comme son amie snowboardeuse Marion Haerty. La co-présidente de Yambi voit déjà plus loin que ces trois jours inoubliables en haute montagne.

Notre idée initiale était de leur offrir loisir et bon temps. Mais une fois au sommet du Mont-Blanc, on n’aura fait que la moitié du chemin et il faudra redescendre. C’est comme lorsque ces jeunes obtiennent le droit de rester en France via le statut de réfugié : un deuxième marathon commence afin de trouver un travail et un logement. On veut les aider à vivre au mieux cette redescente-là aussi. »

Abdul va ainsi être rémunéré par l’asso annécienne pour son travail photographique tout au long du projet, et Jomah-Khan pourrait bientôt obtenir un CDD de logistique grâce à l’élan de solidarité déclenché par Yambi tout autour d’Annecy. Tous vont d’abord partager « des cordées symboliquement mixtes », entre réfugiés, population locale et guides.

Désormais très à l'aise durant leurs randonnées autour d'Annecy, Sikou et Jomah-Khan ont hâte de découvrir la haute montagne dans les prochaines semaines.
Désormais très à l’aise durant leurs randonnées autour d’Annecy, Sikou et Jomah-Khan ont hâte de découvrir la haute montagne dans les prochaines semaines. – Jérémy Laugier/20 Minutes

L’ascension du Mont-Blanc, « un jeu » pour les réfugiés ?

Pierre-Idris Mehdi n’a guère de doute sur la réussite de cette aventure si spéciale : « Ces jeunes ont quand même traversé le monde entier. Nous avons déjà franchi une cascade de glace ensemble et je ne les ai pas du tout sentis impressionnés. Vu leur détermination et leur mental, je les imagine mal abandonner. Avec tout ce qu’ils ont vécu dans leur vie, ils m’ont même dit que cette ascension du Mont-Blanc était un jeu pour eux ».

Après avoir abordé, de manière touchante, son exil depuis le Mali, « en courant dans les montagnes marocaines pour échapper à la police », Sikou ne cache pas sa hâte d’attaquer ce « jeu » le 23 juillet : « Ça va être dur mais je suis certain qu’on va arriver en haut. On a tous tellement évolué, on marche beaucoup plus vite qu’il y a un an. Je serais si fier. »