Haut-Karabakh : Tout comprendre au conflit qui oppose l’Azerbaïdjan et l’Arménie

Le Haut-Karabakh est au centre d’un long conflit entre l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Alors que depuis la fin du conflit armé de l’automne 2020 les tensions sont restées vives entre les deux ex-républiques soviétiques rivales du Caucase, depuis mercredi d’une nouvelle escalade de violences ravive le risque de guerre dans cette enclave montagneuse.

Sous la houlette de la diplomatie russe et d’une médiation internationale, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont pourtant en train de négocier un traité de paix. A quoi doit-on ce regain de violences ? Alors que la guerre sévit en Ukraine, Moscou peut-il instrumentaliser ces tensions ? Les pourparlers en faveur de la paix peuvent-ils être compromis ? 20 Minutes fait le point sur les enjeux entourant la région rebelle du Haut-Karabakh.

Mais, au fait, c’est quoi le Haut-Karabakh ?

Considéré comme une région centrale de son histoire par l’Arménie, le Nagorny Karabakh (qui signifie Karabakh montagneux ou Haut-Karabakh en russe) a changé de mains de multiples fois. Intégrée au royaume arménien dans l’Antiquité, cette région d’environ 146.000 habitants répartis sur 4.400 m2, est passée sous influence arabe au Moyen Age avant qu’une révolte ne la fasse revenir dans le giron de l’Arménie. Après une période d’influence perse, elle est finalement incorporée à l’Empire russe en 1813. Enfin, depuis la guerre civile ayant suivi la révolution bolchévique de 1917, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se disputent le territoire peuplé en majorité par des Arméniens de confession chrétienne et rattaché à l’Azerbaïdjan en 1921 par Staline. La région deviendra autonome à partir de 1923, statut qui restera inchangé jusqu’aux dernières heures de l’URSS.

Que s’est-il passé ce mercredi dans le Haut-Karabakh ?

L’Azerbaïdjan a affirmé y avoir pris le contrôle de « plusieurs hauteurs importantes », dont des collines, et détruit des cibles arméniennes. Trois personnes, deux séparatistes arméniens et un soldat azerbaïdjanais, sont décédées lors de cette opération de représailles baptisée « Vengeance ». Le ministère azerbaïdjanais de la Défense a rapidement ajouté que ses forces étaient en train de fortifier ces positions.

L’Azerbaïdjan a répondu par la force, alors que plus tôt des « tirs nourris » avaient visé une position de ses forces armées dans le district de Latchin, une zone tampon entre la frontière arménienne et le Nagorny Karabakh. Dans la foulée, le dirigeant des séparatistes du Nagorny Karabakh, Arayik Haroutiounian, a signé un décret proclamant une mobilisation militaire partielle sur tout le territoire montagneux.

Quelle est l’origine du conflit ?

Elle remonte… à loin. Soit au Moyen Age, comme expliqué plus haut. Mais le plus haut des récentes tensions pour le contrôle du Haut-Karabakh remonte au début des années 1990 et à une guerre qui a fait plus de 30.000 morts. Ce conflit armé a également conduit à d’importants déplacements de populations, près de 700.000 Azerbaïdjanais fuyant l’Arménie et le Haut-Karabakh et 230.000 Arméniens fuyant l’Azerbaïdjan. Puis, les deux ex-républiques soviétiques se sont affrontées à nouveau à l’automne 2020.

Plus de 6.500 personnes seront tuées en six semaines dans cette nouvelle guerre qui se solde par une écrasante défaite de l’Arménie. Un accord de cessez-le-feu est alors négocié. Il est parrainé par Moscou, qui déploie rapidement des soldats de maintien de la paix au Nagorny Karabakh. L’Arménie est contrainte de céder à l’Azerbaïdjan des territoires qu’elle contrôlait depuis sa guerre victorieuse des années 1990 : trois régions formant un glacis autour du Haut-Karabakh. Cet accord a été vécu comme une humiliation par Erevan, où plusieurs partis d’opposition réclament depuis la démission du Premier ministre Nikol Pachinian qu’ils accusent d’avoir fait trop de concessions à Bakou.

Malgré une timide détente diplomatique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les tensions restent fortes. Pour preuve, des violences entre l’armée azerbaïdjanaise et des séparatistes arméniens éclatent une nouvelle fois le 16 novembre 2021, faisant 13 morts dans les deux camps. Reste que le gouvernement azerbaïdjanais a commencé en janvier dernier à organiser des voyages réguliers en bus vers les « terres libérées ». C’est là la première étape de ce que Bakou appelle le « Grand retour », un plan gouvernemental ambitieux de 1,3 milliard de dollars visant à repeupler le Karabakh avec son ancienne population azerbaïdjanaise.

Comment la communauté internationale réagit-elle ?

Le ministère arménien des Affaires étrangères a exhorté, ce jeudi, la communauté internationale à prendre des mesures pour stopper « l’attitude et les actions agressives de l’Azerbaïdjan ». Nikol Pachinian a sommé l’Azerbaïdjan de reconnaître « l’existence du Haut-Karabakh » et le « corridor de Latchin », qui relie l’enclave séparatiste à l’Arménie. Le Premier ministre a également appelé la Russie à agir, attendant « que chaque tentative de violer la ligne de contact soit empêchée par le contingent de soldats de la paix ».

De son côté, la Russie a accusé l’Azerbaïdjan d’avoir violé le cessez-le-feu, ajoutant simplement que ses soldats de maintien de la paix déployés dans la région cherchaient à « stabiliser » la situation. « Nous appelons les parties à faire preuve de la retenue et à respecter le cessez-le-feu », a indiqué la diplomatie russe dans un communiqué, précisant que Moscou était en « contact étroit » avec Bakou et Erevan. L’Union européenne a, pour sa part, appelé à la « cessation immédiate des hostilités ». Quant aux Etats-Unis, ils se sont dit « profondément préoccupés ».

Ces violences peuvent-elles mettre en péril les négociations de paix ?

Oui, assurent la majeure partie des experts cité par l’AFP, d’autant que ce qui se joue entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pourrait facilement déborder des frontières du Haut-Karabakh. En effet, la Russie et la Turquie pourraient venir mettre leur grain de sel dans des négociations pour parvenir à un traité de paix entamées depuis plusieurs années. Moscou, qui a parrainé le cessez-le-feu, considère la région du Caucase comme son pré carré. Alors que la bataille pour le Donbass se joue en Ukraine, la mer Caspienne, constitue désormais un atout stratégique et logistique pour la marine russe, servant à la fois de plateforme de tir de « missiles hypervéloces à très grande distance » et de réservoir de force, dixit le capitaine de vaisseau Eric Lavault, porte-parole de la Marine française.

De son côté, Igor Delanoë, directeur adjoint de l’observatoire franco-russe, va encore plus loin : si la position de la Turquie évolue et qu’elle décide de peser sur son allié, l’Azerbaïdjan, « pour réactiver à travers Bakou un conflit dans le Haut-Karabakh avec l’Arménie, on peut imaginer que Moscou mobilise la flotte de la Caspienne pour faire de la « diplomatie de la canonnière » afin de signifier aux Azerbaïdjanais qu’ils seraient bien inspirés de ne pas trop jouer le jeu de la Turquie ».

Ceci sans compter que l’Azerbaïdjan, fort de ses réserves de pétrole, s’est armé grand luxe ces dernières années. Le pays s’est équipé comme l’Arménie auprès des Russes, mais s’est aussi doté de matériel plus moderne (drones) auprès de la Turquie et d’Israël. « Je pense qu’il n’y aura pas d’issue à ce conflit tant que l’Azerbaïdjan ne se sera pas résolu à reconnaître une forme de souveraineté arménienne sur le Karabakh (…) et s’il n’obtient pas une forme de compensation », confiait en 2020 à 20 Minutes Frédéric Encel. Le maître de conférences à Science Po évoquait alors un conflit « inextricable », assurant également que l’Azerbaïdjan ne voulait « pas d’un cessez-le-feu » et que la Turquie, « pays totalement partial », ne devrait rien avoir « à faire dans ce conflit ».