Guerre en Ukraine : Tunnels ou parkings sous-terrain, dernières poches de vie et de résistance

Ce lundi encore, aucun accord n’a été conclu entre Moscou et Kiev pour établir un couloir humanitaire depuis l’usine d’Azovstal à Marioupol. Un jour de plus durant lequel près de 1.000 civils et combattants ukrainiens vont devoir rester  terrés dans kilomètres de galeries de ce complexe métallurgique assiégé par l’armée russe depuis le début du mois de mars. A Kharkiv, c’est dans des parkings souterrain que se sont retranchées depuis deux mois plusieurs familles. « On respire beaucoup de poussière. Je n’aime pas ça, j’ai envie de respirer de l’air frais », a raconté à l’AFP Lilia, 8 ans, réfugiée dans ce qu’elle appelle « le bunker ».

Pour Lilia et comme pour les autres habitants de nombreuses villes d’Ukraine, parkings, caves ou couloirs du métro sont devenus les décors du quotidien. Preuve en est, cette vidéo tournée dans les tunnels d’Azovstal à Marioupol récemment diffusée. On y voit des femmes et des enfants au teint pâle, installés dans les galeries souterraines du complexe depuis début mars. « On peut jouer avec le téléphone, mais on veut rentrer voir le soleil », lance une petite fille, tandis qu’une mère supplie : « sortez-nous d’ici, on veut respirer de l’air frais. »

L'usine Azovstal assiégée par l'armée russe et dans laquelle vivent retranchés encore plus de 1.000 civils.
L’usine Azovstal assiégée par l’armée russe et dans laquelle vivent retranchés encore plus de 1.000 civils. – EPN/Newscom/SIPA

Petit à petit, les habitants ont donc récréé une véritable vie sous terre. Dans le parking de Kharkiv, les premiers jours, « il faisait très, très froid », a encore confié Lilia. Des conditions étaient « dures aux débuts », et puis « on s’y est habitué », a ajouté Alex 14 ans. « Le premier jour ici, il n’y avait que deux bancs. Puis nous avons tout apporté : les couvertures, les oreillers, la vaisselle », a raconté Alina, 9 ans. Comme les autres enfants sur place, après le petit-déjeuner, elle suit chaque matin des cours en ligne sur zoom.

Il est possible de tenir « pendant quelques mois »

« Il est probable que les Ukrainiens soient descendus avec assez de réserves pour vivre un certain temps », explique à 20 Minutes Vincent Desportes, professeur de stratégie à HEC et SciencePo. A Azovstal, il serait ainsi possible de tenir « pendant quelques mois », nous assure Alexander Greenberg, se référant à des rapports ukrainiens. L’analyste au Jerusalem Institute for Security and Strategy (Jiss), ajoute que le manque d’oxygène ou de lumière n’est pas un problème puisque les « catacombes ont été construites en tant que partie intégrante de cette usine ».

Ces résistants, militaires comme civils, ne seraient donc pas près d’être délogés par les soldats russes qui ont finalement décidé d’assiéger le complexe métallurgique d’Azovstal, plutôt que de l’attaquer. « L’usine est gigantesque : des kilomètres sur des kilomètres. Il faudrait des milliers de tonnes de munition pour la bombarder », analyse Vincent Desportes, auteur de l’essai Visez le Sommet.

C’est pour cette raison, que Vladimir Poutine a opté pour une solution plus longue, mais plus simple : « Encercler Azovstal et attendre calmement encore quelques mois, jusqu’au moment où les provisions des résistants seront épuisées », affirme Alexander Greenberg. « C’est une ville dans la ville, et il y a plusieurs niveaux souterrains datant de la période soviétique, ce n’est pas possible de bombarder d’en haut, il faut nettoyer sous terre. Cela prendra du temps », expliquait début avril à l’AFP Edouard Bassourine, représentant des forces séparatistes prorusses de Donetsk.

Barricades, tranchées et Caverne du Dragon

Difficile de dire qui sortira victorieux de ce bras de fer, bien que l’Histoire des guerres regorge de stratégies similaires de défense sous terre. « De tout temps, les défenseurs ont cherché à se protéger de l’assaillant derrière des barricades et des tranchées, dans des grottes et des souterrains », évoque Vincent Desportes. Et le professeur de stratégie à HEC de rappeler cet épisode de la Première Guerre mondiale, durant lequel Français et Allemands se sont déchirés pendant des mois dans la Caverne du Dragon, dans l’Aisne.

A Azovstal, les réfugiés ont toutes les chances de venir à bout de la patience des Russes. Selon le média Nexta, munitions et vivres sont entreposés entre les deuxième et quatrième étages, avec les civils. D’autre part, « le bunker dispose d’un système autonome d’approvisionnement en électricité et en eau », précise le média. Enfin, si les meilleurs bunkers sont ceux profondément enfoncés sous terre, c’est « parce qu’un obus perce le sol seulement jusqu’à deux trois mètres de profondeur », précise le professeur en stratégie.

« Varier les points de harcèlement de l’adversaire sans être repéré »

D’autre part, l’un des grands intérêts des tunnels, c’est qu’ils permettent de se déplacer sans être vu de l’ennemi. A l’usine d’Azovstal, des sources évoquent plus de 20 kilomètres de couloirs souterrains, jusqu’à 30 mètres de profondeur sur six étages. « On peut donc varier les points de harcèlement de l’adversaire sans être repéré », souligne encore Vincent Desportes. Une stratégie notamment utilisée par le Hamas et Hezbollah pour combattre Israël. « Néanmoins, ces tunnels ont été creusés délibérément à des fins militaires. Ils sont plus courts et destinés à n’abriter que quelques centaines de combattants », tempère Alexander Greenberg.

Un nouvel échec de la mise en place d’un couloir d’évacuation des civils, ce lundi, demeure par ailleurs inquiétant alors que, un commandant de la 36e brigade de la marine nationale ukrainienne, des personnes blessées « sans médicament, ni assistance médicale » se trouveraient dans ces tunnels.