Guerre en Ukraine : Prudence sur une vidéo montrant des Russes enterrant des soldats à Izioum

Alors que les investigations sur les tombes et la fosse commune ont commencé à Izioum, en Ukraine, après que la ville a été reprise par les troupes ukrainiennes, un autre récit émerge sur les réseaux sociaux. Les Russes y auraient simplement enterré les corps de soldats ukrainiens. Après des semaines de combat en mars, la ville, située dans le nord-est du pays, près de Kharkiv, était tombée aux mains de l’armée russe début avril.

Cet autre récit s’appuie sur une vidéo, qui paraît avoir été tournée par les forces russes. Elle montre des hommes en civil, brassard au bras, transportant des corps hors d’un bâtiment et les déposant dans des sacs mortuaires. Une autre séquence présente plus d’une dizaine de corps allongés sur une route, qui sont ensuite portés par des hommes en civil dans un véhicule. Le dernier plan est celui d’une fosse en forêt, qui paraît ressembler au site d’Izioum ; les corps y sont enterrés.

Un militaire, portant une casquette marquée du drapeau de la Russie, explique alors qu’ils « enterrent ces corps », présentés comme « des militaires ukrainiens »,  « au cimetière de la ville ». Les « négociations avec le régime ukrainien » auraient « échoué », pointe le militaire, et les forces russes se seraient donc chargés de les enterrer, selon une traduction que nous avons effectuée via Google Traduction.

Captures d'écran de tweets viraux ayant diffusé la vidéo.
Captures d’écran de tweets viraux ayant diffusé la vidéo. – Captures d’écran/Twitter

Ces propos sont ceux évoqués dans les tweets viraux qui dénoncent « un faux charnier ». « Les Russes s’étaient même filmés à l’époque afin de montrer qu’ils s’occupaient des corps des soldats ukrainiens », pointe une internaute. Un autre explique qu’il s’agit « ni plus ni moins que d’un cimetière où ont été enterrés des soldats ukrainiens (environ 500 au total) tués lors des combats d’Izioum de mars 2002 ». « La bien pensance occidentale veut aujourd’hui nous faire croire que ces cadavres déterrés « présentant des traces de morts violentes » (comme généralement tout soldat mort au combat !) seraient les victimes d’un crime de guerre de masse », critique-t-il encore. Qu’en est-il vraiment ? 20 Minutes fait le point.

FAKE OFF

La vidéo est difficile à authentifier. Il n’y a pas de bâtiment remarquable ni d’éléments qui permettent à ce jour d’identifier avec certitude les auteurs, le lieu ou la date d’enregistrement. Après recherche, la plus ancienne occurrence de cette vidéo remonte au 8 mai 2022. Elle a été postée à partir du compte YouTube d’un média russe de Nijni Novgorod, Giport. Sur le site de ce média, la vidéo est accompagnée d’un article expliquant que « l’Ukraine refuse de récupérer les corps de soldats morts, les Russes sont obligés de les enterrer dans des fosses communes ». La localisation de cette fosse n’est pas précisée.

Belkis Wille, enquêtrice senior dans la division crise et conflit de Human Rights Watch, a pu se rendre sur le site d’Izioum. Après avoir visionné la vidéo en question, elle nous indique que cela « ressemble au site ». Mais il est trop tôt pour en tirer des conclusions.

Si la scène se déroule à Izioum, la vidéo montre, comme on l’a décrit plus haut, des hommes en train d’enterrer des soldats. Or, cela n’efface pas le récit des découvertes effectuées depuis le 15 septembre. Dans une forêt en périphérie d’Izioum, plus de 400 tombes, datant de mars à septembre 2022, ont été découvertes, et au moins 17 corps de soldats ukrainiens, enterrés dans une fosse commune, ont été exhumés.

Des investigations lancées

Les autorités locales ont annoncé le chiffre de plus de 440 tombes, car le dernier numéro inscrit sur les croix est le 445, a constaté l’AFP sur place. Ces numéros sont inscrits en grande partie sur des croix sommaires en bois brut. Des investigations ont été lancées par une dizaine d’équipes ukrainiennes de quatre personnes (un procureur, un enquêteur, deux experts) depuis le 18 septembre.

« 99 % » des corps exhumés « présentaient des signes de mort violente », a déclaré le gouverneur régional, Oleg Synegoubov. La plupart « ont des blessures liées aux bombardements et aux explosions, a précisé Ievguen Sokolov, procureur de Kharkiv en charge de l’enquête. Et d’autres ont des blessures résultant d’objets tranchants. » Certains corps, les mains liées, portaient des traces de mauvais traitements. Le Kremlin a qualifié, le 19 septembre, de « mensonges » les informations sur les découvertes à Izioum.

« Il y a des signes de torture »

En parallèle, l’ONG Human Rights Watch mène son enquête – indépendante – sur place. « Les recherches viennent tout juste de commencer, explique à 20 Minutes Belkis Wille. Nous avons beaucoup de travail et allons devoir rencontrer de nombreuses personnes pour comprendre ce qui s’est passé. »

Elle indique avoir observé « les mêmes types de violation » des droits humains que dans les zones occupées puis reprises par les forces ukrainiennes. « Il y a des signes de torture, de détentions arbitraires, de meurtres », souligne-t-elle. L’enquêtrice a pu échanger avec des personnes présentes sur le site d’Izioum depuis le début de l’exhumation : « Elles nous ont parlé de corps exhumés qui montraient des signes de torture, comme une corde autour du cou, des mains attachées. Elles nous ont dit quelles personnes étaient emprisonnées à ce moment-là, détaille-t-elle. Il nous faudra plus de recherches pour mieux comprendre les signes que l’on voit sur ces corps et, éventuellement, voir ce que nous pouvons conclure. »

Un travail de recherche commence

Ce travail passe par le recueil de témoignages de première main, c’est-à-dire des victimes directes ou, si ces personnes sont décédées, par des témoins directs.

« Il s’agit d’obtenir des témoignages qui en corroborent d’autres, poursuit Belkis Wille. Donc, qui correspondent les uns aux autres. » Les photos et vidéos de témoins, dont les métadonnées peuvent être analysées pour en valider la date et le lieu, serviront, de même que les photos et vidéos mises en ligne.