Guerre en Ukraine : Pourquoi la France n’envoie-t-elle pas ses chars Leclerc à Kiev ?

Tous les regards se tournent vers la France. Alors que Kiev réclame désespérément des chars lourds de facture occidentale à ses soutiens européens et américains, plusieurs pays ont répondu à l’appel. En première ligne, le Royaume-Uni qui a promis samedi l’envoi à l’Ukraine de chars Challenger 2. La Pologne est de son côté prête à livrer à Kiev quatorze chars Leopard 2 de fabrication allemande, mais attend le feu vert de Berlin.

Mais pour le moment si Paris va livrer des blindés dits « légers » de reconnaissance AMX-10 RC et a déjà envoyé des canons Caesar, la France reste silencieuse sur un éventuel envoi de ses chars Leclerc, des blindés lourds. Pourquoi un tel retrait par rapport à ses voisins européens ? L’armée française a-t-elle les capacités suffisantes pour envoyer ces chars à l’Ukraine ? Que peuvent changer ces blindés lourds sur le terrain ? Pour Frédéric Coste, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), contacté par 20 Minutes, il y a plusieurs raisons qui empêchent Paris de participer à cet effort militaire en particulier, et notamment la flotte disponible de chars Leclerc à l’heure actuelle.

Qu’est-ce qu’un char Leclerc ?

Si Kiev insiste autant sur l’envoi de chars lourds, c’est dans un objectif précis sur le champ de bataille : repousser l’ennemi hors de toutes les frontières ukrainiennes et regagner l’ensemble du territoire. Pour le moment, les chars dits « légers » qui vont être envoyés par la France, les Etats-Unis ou encore l’Allemagne, permettent de contenir la ligne de front, d’empêcher les avancées russes. C’est la principale différence entre les Leclerc et les AMX-10 RC. « Ces derniers servent en effet à la reconnaissance, pour localiser l’ennemi ou ouvrir un itinéraire, explique Frédéric Coste. S’ils sont dotés d’une capacité significative de tir, ce ne sont pas des chasseurs de chars ». Ils sont moins lourds, plus rapides et avancent sur des roues, et non des chenilles. Ils sont donc également plus maniables.

À l’inverse, les chars Leclerc sont des blindés lourds pesant entre 50 et 60 tonnes avec peu d’autonomie. Ce sont ce que l’on appelle des chars d’assaut, « utilisés en soutien à l’infanterie ou pour attaquer des bâtiments et des véhicules, ils sont notamment employés comme des armes anti-char, et pour aider à faire avancer le front », développe Frédéric Coste. C’est donc ces chars-là que l’Ukraine voudrait récupérer. Ils sont de la même catégorie que les Challengers 2 britanniques ou les Leopard 2 allemands. Jusqu’ici, Kiev est parvenu à faire reculer l’envahisseur russe sur plusieurs fronts grâce aux quelque 300 blindés livrés, tous types confondus, de conception soviétique. « Les anciens États membres du pacte de Varsovie ayant adhéré à l’Otan détenaient pour certains un stock de ces chars. Il était plus facile d’envoyer d’abord ces blindés à l’armée ukrainienne qui n’avait pas besoin de formation pour les utiliser puisqu’elle emploie les mêmes », ajoute le maître de recherches. Mais le stock diminue et les besoins sont de plus en plus pressants.

Pourquoi la France n’envoie-t-elle pas, elle aussi, des blindés lourds ?

Alors c’est un peu la question du moment. Et les chars Leclerc dans tout ça ? Pourquoi la France ne participe-t-elle pas à cet effort ? Ce silence de Paris s’explique de plusieurs manières, selon Frédéric Coste. Premièrement, la France considère qu’avec la distribution des chars AMX-10 RC, « elle vient de franchir un pas » dans son soutien militaire à Kiev « car c’est un matériel lourd », en plus des canons Caesar déjà sur place, explique-t-il. En outre, « la France n’a cessé de baisser sa flotte de Leclerc et n’en dispose plus que 200, or elle en a besoin pour sa propre protection », développe le maître de recherches. Et c’est surtout là le problème. D’autant que treize chars Leclerc sont déjà en Roumanie et « si les Russes commencent à développer une attitude plus agressive à l’égard des voisins de l’Ukraine, il faudra être en capacité de les dissuader, éventuellement en envoyant d’autres Leclerc dans la zone », ajoute-t-il.

D’autre part, le ministère français des Armées a passé commande de 50 chars Leclerc rénovés supplémentaires dans le cadre de la modernisation à mi-vie portant sur 200 engins, a annoncé jeudi l’industriel Nexter. Sachant qu’une première commande pour 50 chars Leclerc XLR avait été passée en 2021 et que les 18 premiers exemplaires de série doivent être livrés cette année à l’armée de Terre. « Cela veut dire que dans les mois à venir, 68 chars vont partir au fur et à mesure pour rénovation, ils ne seront plus disponibles pour être transférés vers l’Ukraine, précise Frédéric Coste. D’autant que si la France rénove, c’est d’abord pour elle. » « Donc si on transfère des Leclerc en Ukraine, la France s’affaiblit », résume-t-il.

Pourraient-ils changer la donne sur le terrain en Ukraine ?

Si Kiev en réclame davantage aujourd’hui, c’est que son armée fait face à de nombreuses pertes de ce côté-là. Certes, pas aussi lourdes que celles de la Russie, mais l’armée russe avait un stock bien plus important au départ. Et aujourd’hui, l’Ukraine n’a plus les capacités pour reprendre des territoires. Comme expliqué plus haut, ces chars lourds permettent de faire reculer l’ennemi et les lignes de front. « La France nous livre déjà des chars légers. C’est très bien », a concédé Mykhaïlo Podoliak, conseiller à la présidence ukrainienne, à l’AFP. « Mais nous voulons toujours obtenir 250 à 300 à 350 chars lourds », a-t-il ajouté. Pour lui, la victoire ukrainienne et donc la fin de la guerre ne se feront que grâce à ce genre d’aide militaire.

Pour autant, tout n’est pas si simple. Pour Frédéric Coste, il y a un problème de volume. « Les blindés lourds sont encore par centaines du côté russe », rappelle-t-il. Alors même si les chars promis par le Royaume-Uni et la Pologne peuvent améliorer la situation sur le terrain, « ça ne sera sans doute pas suffisant pour reconquérir les territoires perdus ».

Et même si cette flotte venait gonfler les capacités militaires ukrainiennes, de nombreuses problématiques compliquent toujours les choses, notamment en matière logistique. En dehors de l’acheminement des chars, qui va prendre plus ou moins de temps en fonction de leur provenance, il va falloir former les pilotes ukrainiens, envoyer des nouvelles munitions, mettre en place une chaîne logistique pour les réparations, pour les pièces détachées, établir des ateliers spécifiques. « C’est un véritable casse-tête pour tous les pays concernés », résume Frédéric Coste. Dans tous les cas, cela prendra du temps, et les annonces récentes n’auront pas de conséquences immédiates sur la tournure des combats.