Guerre en Ukraine : « L’objectif de Wagner, c’est de faire de l’argent et c’est là tout le danger »

Wagner s’est imposé comme un acteur majeur de la guerre en Ukraine. Le groupe paramilitaire, créé dans le secret par le pouvoir russe en 2014, n’est pas reconnu officiellement par Moscou. Ce qui n’empêche pas cette entité semi-secrète de gagner progressivement en importance : les membres de Wagner s’imposent, par la force et la barbarie, sur le continent africain comme en Ukraine. Progressivement, son existence est sortie de l’ombre mais son financement reste, lui, difficile à retracer. « Quand l’activité est en rapport avec Wagner, les contrats ne sont pas publics et la filiation de certaines sociétés à Evgueni Prigojine ou d’autres officiers de Wagner sont difficiles à prouver de manière claire », souligne Ousmane Diallo, chercheur Sahel à Amnesty International.

Les activités de mercenariat sont coûteuses, d’autant plus que le groupe Wagner monte en puissance et aurait à présent, d’après Washington, 50.000 hommes en Ukraine. Le Kremlin n’a jamais officiellement reconnu cette nébuleuse et, jusqu’en septembre, son dirigeant, Evgueni Prigojine, n’avait jamais avoué son rôle dans Wagner. « Officiellement, c’est une compagnie privée et les relations financières exactes entre l’Etat russe et Wagner sont tenues secrètes », note Carole Grimaud, fondatrice du think tank CREER et experte à l’Observatoire géostratégique de Genève.

Des cantines aux mercenaires

Petit à petit, le voile se lève toutefois sur la nébuleuse Wagner et le temps du secret absolu laisse place à une nouvelle ère, plus ambitieuse. Début novembre, le groupe a inauguré son premier quartier général à Saint-Pétersbourg où des sessions de recrutement sont organisées. Et pourtant, « la constitution de Russie interdit les compagnies militaires privées », rappelle Carole Grimaud. Ce qui n’empêche pas Moscou de payer Wagner. D’après une enquête de The Bell et Medusa publiée en 2019, le ministère de la Défense russe finance partiellement les actions du groupe via des entreprises tierces d’Evgueni Prigojine qui transfèrent ensuite l’argent à la compagnie militaire privée (CPM).

Le « cuisinier de Poutine » est en effet un prestataire incontournable du Kremlin et remplit notamment les assiettes de l’armée russe et des cantines scolaires. Il est donc facile de grossir les chèques sous prétexte d’augmenter les commandes alors qu’en réalité une partie est dédiée aux activités de mercenariat d’Evgueni Prigojine. Mais l’Etat russe pourrait ne pas être le seul à mettre la main à la pâte. En 2020, l’Agence du renseignement de la défense des Etats-Unis, publie un rapport qui accuse les Emirats arabes unis d’avoir financé le groupe Wagner en Libye. « Wagner est présent en Libye depuis 2016 et, à une période, certains pays avaient intérêt à renforcer ses moyens. C’est une société qui peut servir d’instrument d’influence… Jusqu’à ce qu’il échappe à tout contrôle ou devienne inutile », décrypte Carole Grimaud.

Du bois, de l’or et des diamants

En plus du théâtre européen, le couteau suisse Wagner est actif en Syrie, en Libye, au Soudan, en République centrafricaine, au Burkina Faso, au Mozambique et à Madagascar. Ses tentacules permettent à la Russie d’asseoir son pouvoir en Afrique. « La galaxie Prigojine possède un volet médiatique et ses compagnies investissent financièrement dans les médias africains » afin d’appuyer la propagande de Moscou, explique Carole Grimaud. L’activité principale de Wagner reste la « sécurisation », qu’il s’agisse de protéger des dirigeants, de former des hommes aux manœuvres militaires, de gérer les douanes ou de préserver des sites.

En échange, les gouvernements proposent souvent à la galaxie Prigojine des concessions sur des exploitations de ressources naturelles. « La société privée Wagner est une nébuleuse qui a des intérêts dans plusieurs domaines en Afrique comme les concessions de bois, les mines de diamants ou d’or », énumère Ousmane Diallo, spécialiste du Mali. En Syrie, en 2016, Evgueni Prigojine a obtenu de récupérer 25 % des revenus des champs de gaz et de pétrole repris par les troupes Wagner aux membres de l’Etat islamique.

Le coût de l’ubérisation de la guerre

Mais ces concessions, qui peuvent durer « deux, trois ou cinq ans » selon les scénarios, appauvrissent les pays au détriment de la CMP. « Ces États-là ont souvent besoin d’assistance budgétaire pour leur fonctionnement et ce n’est pas simple pour eux de sortir 10 millions de dollars », souligne Ousmane Diallo, qui explique que cette somme est celle que les soldats de Wagner auraient demandée pour l’envoi de 1.000 hommes au Mali. Les autorités du pays ont toujours nié la présence des mercenaires sur son territoire, mais « il y a des témoignages, des photographies et des documents qui prouvent leur présence opérationnelle », assure l’expert du Sahel pour Amnesty International. La compagnie est accusée d’avoir pillé des mines d’or au Soudan mais aussi en Centrafrique.

Parfois, la compagnie militaire privée va jusqu’à s’affranchir des gouvernements ou des groupes qui l’engagent. « L’objectif de Wagner, c’est de rentabiliser, de faire de l’argent. Et c’est là, tout le danger pour les pays dans lesquels ils interviennent », annonce Ousmane Diallo. Car la nébuleuse agit « sans aucun scrupule, sans aucune loi ni même morale, apparemment », fustige Carole Grimaud. En Centrafrique, le groupe est accusé d’avoir tué des dizaines de travailleurs afin de piller les mines locales. Car l’ubérisation de la guerre a un coût. Et celui-ci est bien plus démesuré que lorsqu’elle touche d’autres corps de métier.