Guerre en Ukraine : La galère des réfugiés africains à Marseille

Comme de nombreux étrangers originaires du Maghreb ou d’Afrique noire, Bella Diaby a connu, au début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de réelles difficultés pour quitter le pays et fuir les bombes. Il y est parvenu, mais non sans mal. Pour, une fois en France, devoir… à nouveau faire face à de sérieuses déconvenues administratives du fait de sa nationalité. Face à la violence de la situation et son flot de réfugiés, le Conseil de l’Union européenne a pourtant mis en place début mars un dispositif exceptionnel : l’Autorisation provisoire de séjour (APS).

Pour les Ukrainiens, l’obtention de ce précieux sésame est quasiment de l’ordre de la formalité. Mais pour Bella Diaby, Guinéen arrivé dans ce pays en 2013 pour poursuivre ses études – essai qu’il a transformé par la suite en trouvant un emploi d’ingénieur dans le BTP, à Kharkiv –, il en est tout autre. Malgré sa carte de séjour de 10 ans.

Au son des explosions

Retour en arrière. Le 24 février débute l’invasion du territoire ukrainien par Moscou. Kharkiv, deuxième ville du Pays située à la frontière russe, est bombardée. Bella et ses colocataires passent une nuit dans la cave de leur immeuble, au son des explosions. A l’aube, ils décident de fuir. Les voilà en gare de Kharkiv pour tenter de rejoindre Lviv, dans l’ouest du pays. « Là, ils disaient que les trains étaient pour les femmes et les enfants, que les hommes ne pouvaient pas partir. Mais sur quai, il ne restait que des noirs et des Maghrébins », se souvient le jeune homme de 35 ans. Il parviendra finalement à monter à bord d’un wagon.

Après un voyage parsemé d’embûches, Bella Diaby atteint la frontière polonaise. Où il a dû faire face, selon ses dires, à la même différence de traitement entre réfugiés : « Les étrangers ont dû attendre trois à quatre jours, dans le froid, sans nourriture, nous n’avions accès qu’à du thé ou du café. La nuit, nous brûlions les quelques vêtements que nous avions dans nos sacs pour nous réchauffer. »

« Refus de guichet »

La suite du voyage, ce sera Berlin, Paris, puis enfin Marseille. Où le Guinéen a fait face à une nouvelle différence de traitement. Il raconte : « Je me suis rendu à la préfecture le 5 avril, où il m’a été dit que je n’étais pas Ukrainien, et que je pouvais partir. » Il a fallu l’intervention de Margot Bonis, chargée de mission droit et accès pour le Réseau hospitalité Marseille, et de l’avocat Me Philippe Perollier, qui ont dénoncé ce « refus de guichet », pour que Bella Diaby obtienne une APS d’un mois lors d’un deuxième rendez-vous. Le temps que soit examiné son dossier, lequel lui permet en tant que résident permanent en Ukraine de bénéficier d’une APS de 6 mois donnant l’autorisation de travailler et séjourner en France. Le jeune guinéen l’a finalement obtenue le 4 mai.

Pour sa part, la préfecture assure avoir octroyé « 2 331 APS au 14 juin » par ses services. Précisant : « Les APS sont délivrées le jour même si les dossiers sont complets. Si des justificatifs ou des traductions sont manquants, les intéressés sont invités à se représenter spontanément dès qu’ils disposent de toutes les pièces. » Et elle soutient que « moins d’une dizaine de personnes n’ont pas apporté suffisamment de justificatifs pour permettre la délivrance d’une APS. Dans ce cas, une APS d’un mois leur a été délivrée afin de procéder à un examen plus approfondi du dossier. »

Inégalité de traitement

Une version que conteste la chargée de mission du Réseau hospitalité : « Il y a de nombreux cas de blocage de ce genre, nous nous sommes organisés pour reprendre chaque situation, assure Margot Bonis. Et cela semble spécifique à Marseille. A Paris, tous les réfugiés originaires d’Ukraine peuvent bénéficier a minima d’une APS d’un mois le temps d’instruire leur dossier. Il y a une vraie inégalité de traitement au niveau national. » Me Perollier insiste, sans mâcher ses mots : « Pour les Ukrainiens, cela se déroule convenablement. Mais pour les autres, c’est une véritable catastrophe, c’est abominable ». L’avocat de détailler, à travers un autre exemple : « La décision européenne permet la protection temporaire de tous les membres d’une même famille. Or, dans le cas d’un couple ou madame est ukrainienne et monsieur marocain, la préfecture a demandé que ce dernier présente sa carte de séjour permanent. Cela n’a pas à être exigé, puisqu’ils sont conjoints ! Nous avions entre 30 à 50 cas similaires sur le Méditerranée, le bateau de Corsica Linea où étaient hébergés les réfugiés ukrainiens, sur le port de la Joliette » jusqu’au début du mois de juin.

« J’ai pu rester à Marseille »

Mais pour Bella Diaby, tout semble maintenant en bonne voie : « Quand le bateau où nous étions hébergés a fermé, certains ont été envoyés dans d’autres villes. Mais comme je venais tout juste de trouver un travail – j’ai un poste dans une grande surface –, j’ai pu rester à Marseille. Je suis dans un studio dans le 13e arrondissement. »