Guerre en Ukraine : Face à la propagande russe, « une grande partie des Français a saisi la bonne information », souligne le chercheur Hugo Mercier

Fausses vidéos qui illustreraient un conflit inventé, l’Ukraine qui  bombarderait « son propre peuple depuis huit ans », la  Russie qui serait finalement la victime… La  guerre en Ukraine est source de nombreuses  fausses informations diffusées  notamment sur les réseaux sociaux. Pour éviter la désinformation, les médias d’Etat russes  ont été interdits de diffusion en Europe, en raison de leur instrumentalisation par le Kremlin.  En fin de semaine dernière, l’Ifop a publié un sondage intitulé « Désinformation, complotisme et populisme à l’heure de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine ».

Cinq thèses russes ont été testées auprès des Français. Résultat : 52 % des sondés croient qu’au moins une d’entre elles est vraie. Les plus perméables aux fausses informations étudiées dans ce sondage sont les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et d’ Eric Zemmour. Pour 20 Minutes, Hugo Mercier, chercheur au département d’études cognitives de l’Institut Jean Nicod – un centre de recherche relevant du CNRS – réagit à ces résultats et décortique les différentes thèses.

Cette enquête d’opinion, qui constate que plus de la moitié des Français sondés croient à au moins une thèse russe, doit-il alarmer ?

Si la question des croyances en les différentes thèses étudiées s’était posée avant la guerre qui a débuté en Ukraine, les personnes sondées auraient probablement répondu la même chose. Ce n’est pas l’invasion qui a fait changer l’opinion des Français, il s’agit des intuitions que certaines personnes ont. Intuitivement, si vous ignorez les informations réelles, les choses avancées dans ce sondage sont plausibles, même si fausses. Et c’est bien pour ça que le Kremlin utilise ces affirmations.

Mais il faut tout de même souligner qu’une grande partie des Français a saisi la bonne information. Par exemple pour la première théorie, selon laquelle « les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne ont encouragé l’Ukraine à demander son intégration au sein de l’Otan afin qu’elle bénéficie de leur protection face à la Russie », les deux tiers des sondés ont compris qu’il s’agit d’une fausse information. Cela signifie également que les médias font un bon travail depuis le début de l’invasion Russe. Quoi qu’en disent certains, ils sont objectifs, et apportent la vérité sur ce conflit.

Comment peut-on expliquer l’adhésion aux différentes théories étudiées dans le sondage ?

Les deux affirmations qui concernent l’intégration de l’Ukraine dans l’Otan ont obtenu 30 % et 22 % d’adhésion. Le fait que l’Otan ait pu souhaiter inclure l’Ukraine peut largement être cru par quelqu’un qui ne connaît pas très bien l’histoire. Ces personnes peuvent penser que l’Otan a cherché à s’étendre vers l’est, comme ça a déjà été le cas. [Comme le disait l’Otan dès 2014 et comme elle l’a répété depuis le conflit, elle « n’entraîne pas des pays » à la rejoindre et affirme « respecte » le droit de chaque pays de choisir ses propres arrangements de sécurité]. Pour la première affirmation s’ajoute en plus le fait que les Etats-Unis soient impliqués. En France, on a tendance à ne pas avoir une vision positive des Etats-Unis, donc le moindre prétexte est facile à accepter.

Celle selon laquelle « l’intervention militaire russe en Ukraine est soutenue par des Ukrainiens russophones qui souhaitaient se libérer des persécutions qu’ils subissent de la part des autorités ukrainiennes » est perçue comme vraie par 28 % des sondés, et la déclaration affirmant que « dans certaines régions d’Ukraine, les habitants russophones sont l’objet depuis des années de discriminations et d’agressions de la part des autorités ukrainiennes », par 23 %. Elles concernent toutes les deux la persécution et la discrimination des Ukrainiens russophones par leur propre gouvernement. Il existe bel et bien ces minorités sur le territoire, et peut-être qu’ils n’ont pas été toujours traités parfaitement. C’est ce qui arrive malheureusement bien souvent pour toutes les minorités dans tous les pays. Le doute est donc suffisant pour qu’une partie des sondés considère cela comme vrai.

Un faible nombre de Français adhèrent à la dernière affirmation étudiée par l’Ifop : « L’Ukraine est gouvernée actuellement par une junte infiltrée par des mouvements néonazis »…

Il s’agit de la seule thèse qui soit vraiment inventée de toutes pièces par la Russie, et on retrouve un taux d’acceptation de 10 %, ce qui est faible. Les personnes qui ont pu répondre « oui » à cette affirmation font sans doute partie de ces personnes qui diront « oui » à toutes les théories « conspiracistes ». Parfois même sur des événements qui n’ont jamais existé, si l’affirmation s’inscrit dans leur manière de pensée, ils y adhéreront.

Il y a d’ailleurs une corrélation entre ceux qui acceptent ces théories et celles autour du Covid-19. Ça montre bien que c’est plutôt une mentalité : ces personnes acceptent uniquement des choses qui confortent leur vision du monde. Tout ce qui va coller à cette vision, ils vont l’accepter plus facilement. Le fond et la forme sont toujours un peu les mêmes : « Les grands pouvoirs nous cachent des choses, le peuple doit pouvoir parler. »