Guerre en Ukraine : Entre Wagner et Moscou, « chacun essaie de tirer la couverture à lui »

En Ukraine, le groupe paramilitaire Wagner, qui sévit en parallèle de l’armée officielle, prend de plus en plus d’importance sur le terrain comme dans la communication. Parfois, au point de contredire Moscou et sa propagande bien léchée. Mercredi, le groupe Wagner a annoncé avoir pris la ville de Soledar, dans l’est de l’Ukraine, avant d’être rapidement contredit par le Kremlin qui a appelé les Russes à « attendre des déclarations officielles ». « La communication militaire est toujours extrêmement maîtrisée et un communiqué militaire est toujours un communiqué politique avec un narratif choisi », déclare le général Vincent Desportes, professeur de stratégie à Sciences po et HEC.

Mais en Ukraine, les forces russes sont fractionnées. Pour son invasion, Moscou a fait appel à de nombreuses forces : l’armée régulière, les mobilisés, les soldats tchétchènes de Ramzan Kadyrov et les mercenaires du groupe Wagner. Et ces derniers, forts de leurs victoires sur le terrain, se taillent aussi la part du lion sur la scène médiatique de la guerre. « Les capacités relatives des forces armées russes pour obtenir des résultats sur le terrain ont laissé la place à des mercenaires, en particulier ceux du groupe Wagner », souligne Cyrille Bret, chercheur à l’Institut Jacques-Delors. Or, « la période de la guerre est toujours une période où la compétition au sommet du leadership russe se rouvre ».

Prigojine cherche à « asseoir sa légitimité »

Créé dans le Donbass en 2014, le groupe Wagner est sous le commandement d’Evguéni Prigojine. Ce n’est qu’en septembre dernier, que cet homme d’affaires proche du Kremlin, surnommé le « cuisinier de Poutine », a admis être à sa tête. Et depuis, Evguéni Prigojine se sert des victoires militaires de ses mercenaires pour faire porter sa voix. Considéré comme le bras armé de Moscou, le groupe paramilitaire a pourtant des objectifs légèrement différents de ceux du gouvernement russe.

« Les intérêts du Kremlin et de Wagner ne sont pas parfaitement convergents. Vladimir Poutine a pour objectif de montrer qu’il conduit la guerre, que le combat se conduit selon sa volonté. Evguéni Prigojine, lui, ne cherche pas à gagner la guerre mais à asseoir sa légitimité », décrypte Vincent Desportes, auteur de Devenez leader, paru le 4 janvier. « Il est en quête de visibilité, de crédibilité », abonde Cyrille Bret.

« Guerre de présidence » ou « guerre d’influence »

« Il a une origine professionnelle extrêmement modeste alors qu’il est en compétition avec des responsables politiques et militaires qui ont toute une carrière historique couverte d’honneur. Il cherche une notabilité qui fera de lui l’égal de ministres et de chefs militaires réguliers », décrypte le chercheur à l’Institut Jacques-Delors qui ajoute qu’entre le chef d’Etat russe et son « cuisinier », « chacun essaie de tirer la couverture à lui ». Pour le général Desportes, Evguéni Prigojine veut se présenter comme « un acteur majeur » afin de devenir une « alternative possible et présentable face à Vladimir Poutine ».

La question de la succession du président russe, alors que des rumeurs courent sur sa santé, est régulièrement évoquée dans les médias. Parmi les éventuels remplaçants sont souvent cités le chef du Conseil de sécurité de la police fédérale russe, Nikolaï Patrouchev ou encore Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense. « La fin du pouvoir de Vladimir Poutine n’est pas pour demain, c’est l’une des grandes caractéristiques de sa carrière : il a su prendre le pouvoir et le conserver pendant deux décennies ! », tempère Cyrille Bret, qui ajoute que « ce n’est pas une guerre pour la présidence mais une guerre d’influence dans les cercles dirigeants ».

La promotion ou le bâillon

« Le premier qui apportera une véritable solution aux difficultés russes en Ukraine gagnera la confiance du chef d’Etat et, sans doute, une promotion », affirme le chercheur. Que ce soit pour s’attirer la « considération du dirigeant russe », comme l’affirme Cyrille Bret, ou pour « reprendre le pouvoir au prix de centaines voire de milliers de vies sur le terrain », comme l’assure le général Desportes, Evguéni Prigojine fait tout pour mettre en avant ses victoires militaires. Mardi, le « cuisinier de Poutine », a fait une déclaration fracassante dans les médias : « Les forces armées ukrainiennes défendent avec honneur le territoire de Soledar. Les affirmations faisant état de désertions massives dans ses rangs ne correspondent pas à la réalité. » Une affirmation très éloignée de la façon dont le Kremlin dépeint les Ukrainiens, qualifiés de nazis et de lâches.

En affirmant que les forces ukrainiennes font preuve de « bravoure », Evguéni Prigojine « se valorise car cela montre qu’il a vaincu des ennemis qui se sont énormément battus », souligne le général Desportes. Reste que ces éclats de com’ pourraient finir par agacer le Kremlin. « La multiplicité des discours est un affaiblissement certain pour le pouvoir central », estime celui qui enseigne à Science Po et à HEC. Le pouvoir russe pourrait décider de faire taire Wagner. D’autant que le groupe paramilitaire n’existe pas officiellement, la Russie interdisant les milices privées. « S’ils vont trop loin, il est possible qu’un seul canal de communication soit autorisé », renvoyant alors Evguéni Prigojine dans l’ombre, conclut Cyrille Bret.