Guerre en Ukraine : Entre une pétition pour sa destitution et des critiques sur l’armée, Vladimir Poutine vacille-t-il ?

Si on peut être condamné en Russie pour dénoncer une guerre qui n’est officiellement qu’une « opération militaire spéciale », que risque-t-on en critiquant le fait que cette même opération spéciale ne soit pas une guerre ? C’est le dilemme qui donne mal à la tête au Kremlin depuis plusieurs jours, alors que les critiques de commentateurs en faveur de régime s’additionnent. « Des erreurs ont été commises », lance même le président tchétchène Kadyrov, en partie placé au pouvoir par Vladimir Poutine, et dont le nom suffit généralement à terroriser les adversaires du Kremlin.

La contre-offensive ukrainienne fait beaucoup de mal au récit officiel. Se défendant de toute retraite, le ministère de la Défense a ainsi plaidé le « regroupement » des forces. Difficile à avaler pour ceux qui savent ce qui se passent sur le front. « Si aucun changement n’est effectué aujourd’hui ou demain dans la manière de mener l’opération militaire spéciale, alors il me faudra contacter ceux qui sont à la tête du ministère de la Défense et ceux qui sont à la tête du pays afin de leur expliquer quelle est la situation sur le terrain », a lancé Kadyrov.

Des critiques qui « servent les intérêts du Kremlin » ?

« Ceux qui sont dangereux pour le Kremlin sont ceux qui ont construit le régime », « des ultranationalistes alimentés par Poutine depuis les années 2000 », relève pour 20 Minutes Carole Grimaud, analyste géopolitique et spécialiste de la Russie. Le maître du Kremlin se prend aujourd’hui un retour de bâton de leur part : « On leur a promis un beau gâteau, et ils n’ont eu qu’une galette informe pour le moment », image-t-elle. Mais face aux déboires sur le front, ces derniers ne critiquent absolument pas la guerre. Au contraire.

Le blogueur Maxime Fomine, 400.000 abonnés sur Telegram, appelle par exemple à « une frappe nucléaire d’avertissement » sur l’île aux Serpents, territoire stratégique repris par l’Ukraine. Sur les plateaux de télévision des médias à la solde du pouvoir, le discours est à peine moins véhément. « Dans tous les cas, ça peut servir les intérêts du Kremlin », analyse Agathe Demarais, directrice des prévisions mondiales de l’Economist Intelligence Unit. Soit parce que cet argumentaire est « orchestré » pour préparer le terrain, soit parce qu’il peut « donner l’illusion que Poutine est prêt à la discussion », améliorant ainsi son image.

« La bulle est en train de craquer »

Le voilà à devoir ménager « une frange qui espère que l’Ukraine va bombarder encore plus fort les régions frontalières pour provoquer une prise de conscience », affirme Carole Grimaud. En effet, la loi martiale et la mobilisation générale, appelée des vœux de ces ultranationalistes, « ne peuvent être déclarées que si le sol russe est en danger ». Or, pour le moment, Vladimir Poutine « n’a pas utilisé les bombardements en Crimée et sur Koursk », dans son souhait de « préserver l’opinion publique », détaille la chercheuse.

Mais « la bulle est en train de craquer », estime-t-elle. Lancée le 7 septembre, une pétition signée par plusieurs députés appelait à la destitution du président pour « haute trahison ». Si ses auteurs ont vite dû faire face à la justice, une autre pétition a pris le relais depuis le conseil municipal de Saint-Pétersbourg. Et celle-ci « critique la conduite de Poutine mais sans explicitement mentionner la guerre en Ukraine », relève Carole Grimaud, afin de ne pas tomber sous le coup de la loi. Le 14 septembre, ils n’étaient toutefois que 67 élus locaux de Saint-Pétersbourg et Moscou à avoir signé le texte. Pas assez pour faire trembler un homme dont le parti a capté 49,8 % des voix lors des dernières élections législatives.

Elections et comptes bloqués

D’autant que la Russie est en pleine période d’élections locales. « Est-ce que la critique ne s’inscrit pas dans cette configuration ? », s’interroge Carole Grimaud. Elle prend l’exemple de Guennadi Ziougannov, leader du Parti communiste, qui critique la « guerre » : « Il a eu six mois pour le faire », rappelle-t-elle. Quant à la pétition, « elle risque de vite tomber à l’eau », ses signataires risquant d’être remplacés. « La contestation a pris de l’ampleur médiatique en Occident, mais pas en Russie », signale Agathe Demarais.

Une fois ces critiques réduites au silence, il restera à gérer les ultranationalistes. Des têtes pourraient-elles tomber ? Le Kremlin va-t-il voir débarquer des visages plus guerriers ? « On ne sait pas du tout ce qui se passe au sein du gouvernement russe », précise celle qui prépare un livre sur les effets des sanctions américaines. « Il va sûrement y avoir de nouveaux généraux au sein de l’armée, une nouvelle stratégie en coupant l’électricité en Ukraine pour que le pays ne soit plus capable de continuer la guerre », avance Carole Girmaud. Et au besoin, comme en 2018, « les comptes de blogueurs sur Telegram peuvent être bloqués ». En bref, « ça paraît très peu probable que les jours de Poutine soient comptés, sauf en cas de défaite humiliante », résume Agathe Demarais.