Guerre en Ukraine : Entre « surréaction » et « modération », l’épisode du missile en Pologne en dit long sur Zelensky

Un missile qui chute sur le sol polonais et tue deux habitants du village frontalier de Przewodow, des alliés de l’Ukraine qui condamnent la violation territoriale de la Pologne (membre de l’Otan depuis 1999), des Etats-Unis qui assurent que la Russie n’a « rien à voir » avec l’incident et une communauté internationale qui s’interroge encore sur la provenance du missile. En début de semaine, « l’affaire du tir en Pologne » a fait craindre une escalade du conflit. Durant cet épisode chaotique, Volodymyr Zelensky est, lui, resté droit dans ses bottes pendant plusieurs jours avant de faire subtilement évoluer son discours. En désaccord avec Washington et l’Otan, le président ukrainien a d’abord maintenu que le missile était « russe » avant de glisser un « je ne sais pas ce qu’il s’est passé ». 20 Minutes tente de traduire l’attitude de Volodymyr Zelensky, avec Alexandre Eyriès, enseignant-chercheur en Sciences de la communication et de l’information à l’université de Lorraine.

Qu’a dit Volodymyr Zelensky après la chute du missile en Pologne ?

Un missile a tué mardi deux personnes dans le village polonais de Przewodow, près de la frontière avec l’Ukraine, lourdement bombardée par l’armée russe. Après une période d’interrogations sur son origine et les risques d’escalade, Varsovie a estimé mercredi « hautement probable » qu’il s’agisse d’un « accident malheureux » dû à un projectile ukrainien. Quant à Volodymyr Zelensky, il a réagi d’emblée, affirmant sans réserve à la télévision : « Je n’ai aucun doute que ce missile n’était pas à nous. » « Aujourd’hui, des missiles russes ont frappé la Pologne, le territoire d’un pays allié (…). Nous devons agir. C’est une escalade très importante », s’est empressé de commenter le président ukrainien dès le mardi soir.

Assez vite, la communauté internationale tient un discours plus modéré et ne valide pas la version des faits du dirigeant ukrainien. La Pologne a ainsi estimé mercredi comme « hautement probable » le fait que le tir de projectile ait été provoqué par erreur par l’Ukraine.

Alors que la Russie dément être l’auteur du tir et fustige la « provocation » du président Zelensky, le président américain Joe Biden juge, lui, « improbable » la possibilité d’un tir russe, tandis que la France appelle à la « plus grande prudence » et que l’Allemagne met en garde contre toute « conclusion hâtive ». « Soyons clairs. Ce n’est pas la faute de l’Ukraine », affirme pour sa part le chef de l’Otan, Jens Stoltenberg.

Ce n’est que deux jours plus tard, ce jeudi, que Volodymyr Zelensky a déclaré « ne pas savoir ce qu’il s’était passé » en Pologne, revenant ainsi sur ses affirmations. « Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Nous ne savons pas avec certitude. Le monde ne le sait pas. Mais je suis sûr que c’était un missile russe, je suis sûr que nous avons tiré depuis des systèmes de défense aérienne », a déclaré le président, cité dans un communiqué de la présidence ukrainienne. Et d’ajouter : « Ce n’est qu’après l’enquête qu’il sera possible de tirer des conclusions » sur l’origine du tir.

Pourquoi Volodymyr Zelensky a-t-il mis du temps à revenir (pas totalement) sur ses accusations ?

« Rétropédaler brutalement ? Ça pourrait être perçu comme une marque de faiblesse », analyse Alexandre Eyriès. Selon notre expert, des excuses pures et simples pourraient faire perdre à Volodymyr Zelensky l’adhésion d’une partie de sa population. « Il bouge sans abandonner totalement sa position. Sinon, il pourrait paraître inconstant. Rester modéré lui permet de maintenir l’opinion ukrainienne et internationale sous pression », précise Alexandre Eyriès.

Reste que depuis mardi, le dirigeant ukrainien a entamé le combat de la sémantique, celui de la com’ de crise. Le président a d’abord accusé franchement Moscou, avant de confier « croire » à l’origine russe de la frappe. Enfin, le ministre ukrainien des Affaires étrangères a déclaré jeudi la Russie « entièrement responsable » de l’incident, peu importe l’origine du projectile. Une « habile manière de faire porter la responsabilité au camp adverse », selon notre expert.

Et alors que l’Ukraine continuait de subir une pluie de missiles russes dans la journée de mardi, les Etats-Unis, comme l’Otan la veille, se sont alignés sur cette version, estimant que la Russie portait la « responsabilité ultime » de l’épisode de Przewodow. « La déclaration américaine légitime le premier propos de Zelensky, renforce le président et lui fait gagner une nouvelle bataille dans sa communication face aux Russes. C’est positif pour lui », estime Alexandre Eyriès, qui ajoute que le dirigeant pourra continuer sur l’axe de la prudence tant qu’il n’y aura pas de « preuve absolue » que le missile est ukrainien.

Et Volodymyr Zelensky d’indiquer ce jeudi que des experts ukrainiens allaient d’ailleurs participer à l’enquête internationale chargée de faire la lumière sur cet incident.

Que révèle « l’affaire du missile » sur la personnalité de Volodymyr Zelensky ?

Les aptitudes à communiquer du chef d’Etat depuis le début du conflit ne sont plus à démontrer. Mais l’épisode polonais vient conforter le récit que ce dernier veut mettre en avant depuis le début de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine. « En matière de storytelling, Volodymyr Zelensky ne se victimise pas, tout en montrant qu’il incarne le visage d’un peuple souffrant, attaqué par son voisin. Pour lui, toute action de guerre qui aggrave le conflit est à porter au crédit de la Russie. Ce discours maintient l’adhésion et la mobilisation », précise Alexandre Eyriès, tout en estimant que le dirigeant ukrainien a su rapidement endosser la charge symbolique de chef de guerre.

Mais tout n’est pas positif pour l’ancien acteur de série télé. « L’affaire du missile » a aussi montré les limites de sa communication à « flux tendu ». Le contexte de la guerre, la fatigue mentale, la gestion au coup par coup ont pu provoquer une « surréaction ». « Une fois le conflit terminé, il pourrait y avoir une espèce de retour de bâton, avec des condamnations a posteriori de certaines de ses déclarations », prédit Alexandre Eyriès.