Guerre en Ukraine : Depuis les tranchées de 14-18, les soldats savent que pour tenir « la solution est de s’enterrer »

Comme dans la Somme ou à Verdun pendant la Première Guerre mondiale, les soldats ukrainiens naviguent dans les tranchées. Creusées par leurs soins, à l’aide de pioches et de pelles, ou par l’ennemi russe dans les mêmes conditions, elles sont des lignes de défense, de protection, contre les tirs d’artillerie ennemis. Alors que la France commémore ce vendredi l’Armistice signé en 1918, marquant la défaite de l’Allemagne et la victoire des Alliés, ces images interpellent au XXIe siècle et rappellent les tranchées de la Grande Guerre. Ces photos de poilus terrés dans des trous longs de plusieurs centaines de kilomètres pour s’abriter des tirs allemands qui jonchent les livres d’Histoire.

Pourtant, les soldats d’aujourd’hui vivent comme au siècle dernier… avec quelques « améliorations » toutefois. « Il y a des générateurs d’électricité, du wifi, etc. », énumère ainsi à 20 Minutes le journaliste français Loup Bureau, qui a passé quatre mois dans les tranchées du Donbass entre 2017 et 2018, alors que la guerre faisait rage entre les Ukrainiens et les séparatistes pro-russes soutenus par Moscou.

Une fortification pour se défendre

Pour les spécialistes de la guerre, ces images n’ont rien d’étonnant. Les tranchées sont présentes dans n’importe quel conflit où « un équilibre se met en place » et qui s’étend dans la durée, explique Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien et stratégiste, contacté par 20 Minutes. « Creuser, c’est même une des premières choses que l’on apprend sur le terrain, abonde l’expert. Tout le monde commence à s’enterrer quand la guerre s’allonge. »

Depuis la 14-18, on a vu de tranchées pendant la Guerre de Corée ou celle entre l’Irak et l’Iran dans les années 1980. Cette technique reste d’actualité car « les militaires n’ont pas créé de meilleur moyen que les tranchées pour atténuer les effets des feux ennemis (artillerie, chars, aviation) et préserver leur infanterie et leur aptitude au combat », développe à son tour Mykola Bielieskov, chargé de recherche à l’Institut national d’études stratégiques auprès du président de l’armée ukrainienne.

Et justement, en Ukraine, ces tranchées ont commencé à émerger dès 2015, dans le Donbass. Aujourd’hui, on en trouve également dans la zone de Kherson ou de Kharkiv. « Elles ont été faites petite à petit, au fur et à mesure des années et deviennent avec le temps un énorme réseau de fortification », souligne Loup Bureau. La technique de creuser pour se protéger découle des progrès spectaculaires effectués dans la puissance du feu vers la fin du XIXe siècle, début du XXe avec l’arrivée des canons, des mitrailleuses, etc. « On a multiplié par quatre ou cinq le nombre de balles qui arrivent en face », rappelle Michel Goya. Alors forcément, « on s’est aperçu que la solution était de se cacher », poursuit-il. « La pluie d’obus d’artillerie des deux côtés ne permet pas des sorties de tranchées pour avancer sans encourir des pertes disproportionnées », renchérit Johanna Möhring, chargée de recherche au Center for Advanced Security, Strategic and Integration Studies (Cassis), contactée par 20 Minutes.

Les tranchées constituent ainsi une position défensive pour les armées « plus facile à tenir que l’offensive », souligne Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise, interrogée par 20 Minutes. Les tranchées se situent un peu en retrait de la ligne de front pour ne pas être trop exposées aux feux. « C’est là où on se cache en repli de la ligne des combats », poursuit-elle. Souvent, lorsque le temps l’a permis, il y a plusieurs lignes de tranchées, avec différentes fonctions. La plus éloignée du front sert ainsi à soigner les blessés et la plus rapprochée à défendre « une position retranchée pas tenue par les feux ne sert à rien », argumente Isabelle Dufour. En résumé, les tranchées servent à la « protection des soldats, à tenir le terrain, à pouvoir transporter des troupes et à l’approvisionnement d’un point A à B sans (trop grandes) pertes, prépositionner des troupes pour une attaque », détaille Johanna Möhring.

Une guerre de position

Ces défenses sont le synonyme d’une guerre de position, durant laquelle chaque camp tient sa ligne sans grand mouvement ou sans grande percée. Durant laquelle les avancées se font petit à petit, ligne par ligne. « Dans une guerre de position, comme c’est le cas en Ukraine, il faut d’abord neutraliser les défenseurs pour prendre d’assaut ces positions », précise Michel Goya. Une fois une ligne de tranchée franchie, il faut prendre la prochaine. Et quand on perd ça position, il faut vite recreuser, reconstituer la fortification pour reprendre des forces, pour prendre le temps derrière ce bouclier.

Pour que la guerre en Ukraine évolue, « il faut progresser à l’intérieur, jusqu’à provoquer l’effondrement de l’adversaire, et c’est justement ce que font les soldats ukrainiens depuis septembre », souligne l’historien et stratégiste. « Les troupes de l’armée ukrainienne comprennent parfaitement que si elles ne creusent pas profondément, leurs chances de survie diminuent. Et sans une défense réussie, il n’y aura pas d’ouvertures pour l’offensive », explique Mykola Bielieskov.

« La guerre consiste à combiner habilement des opérations de défense et d’attaque en fonction des conditions pour épuiser les forces ennemies plus rapidement qu’elles ne peuvent se rétablir et créer une force prépondérante de la vôtre. La guerre de tranchées fait partie de cette combinaison gagnante », développe encore Mykola Bielieskov. « A un moment donné, il faut planter le drapeau », illustre Michel Goya. Et pour mettre fin à cette guerre, qui peut s’éterniser si les positions ne bougent pas, il faut faire des percées, prendre des territoires, d’un côté ou de l’autre, et ainsi sortir des tranchées. « Ça devient une guerre de mouvement », souligne l’historien. « Il faut une combinaison de feux et de manœuvre, pilonner et empêcher de bouger », complète Isabelle Dufour. Et pour le moment, l’armée russe est en échec sur cet aspect. « Ils n’arrivent pas à cibler les forces ukrainiennes, pas un seul canon Caesar n’a été touché, souligne encore Isabelle Dufour, C’est un échec des Russes ».

« Une prison spatiale psychologique »

Des avancées au prix de conditions de vie très difficiles. La vie sous terre est « très rudimentaire », se souvient Loup Bureau. Son documentaire Tranchées, qui montre la vie des soldats ukrainiens dans le Donbass, témoigne bien le quotidien primaire des combattants. Mais cette vie reste moins difficile qu’en terrain exposé. D’ailleurs pendant la Grande Guerre, « c’est pendant la guerre des tranchées que le conflit a été le moins meurtrier », rappelle Michel Goya.

Le militaire ukrainien Andriy, 54 ans, se repose dans une tranchée sur une position occupée par l'armée ukrainienne entre les villes du sud de Mykolaïv et Kherson le 12 juin 2022.
Le militaire ukrainien Andriy, 54 ans, se repose dans une tranchée sur une position occupée par l’armée ukrainienne entre les villes du sud de Mykolaïv et Kherson le 12 juin 2022. – Genya SAVILOV

Reste que moralement, « c’est extrêmement dur, très fatigant, il y a une très grande promiscuité, c’est très poussiéreux, c’est un peu une prison spatiale psychologique », alerte Loup Bureau. Les bombardements incessants, la vie sous terre, dans le noir, « où l’on entend plus que l’on ne voit ce qu’il se passe », témoigne le journaliste français, peuvent marquer durablement. « Certains souffrent d’un traumatisme profond après avoir vécu dans les tranchées pendant des mois », assure-t-il.  « C’est épuisant moralement de se faire pilonner en continu, c’est pour cela qu’on relève les unités défensives », abonde Isabelle Dufour. La saison change aussi les choses. Avec le froid, la pluie, vient la boue et la vie devient bien plus difficile à supporter. « L’hiver dans le Donbass est un enfer. C’est un climat de steppe avec des nuits glaciales, des températures jusqu’à -30 °C », racontait récemment le soldat Iouri Syrotiouk à l’AFP.

« Mais avec le temps, les installations deviennent des petits villages, parfois relativement confortables », nuance Michel Goya. Si elles sont bien aménagées, c’est grâce à la « débrouillardise des soldats, c’est de leur propre initiative », précise Loup Bureau. Car généralement, il faut aller vite, ces sortes de cachettes sont creusées dans la journée. Les images de Loup Bureau montrent en effet des installations innovantes, des soldats qui cuisinent, et des cachettes plus sommaires. Et même si les soldats ne sont pas en permanence dans ces tranchées, ils peuvent y rester des mois durant. Sans douche, sans confort de base.