Guerre en Ukraine : De l’Estonie à la Bosnie, comment la France a-t-elle renforcé sa présence militaire sur le flanc est de l’Europe ?

Dans la voiture qui file de Tallinn vers le camp d’entraînement de Soodla, à une quarantaine de kilomètres de la capitale estonienne, le colonel Eric Mauger insiste : si la France a décidé de prolonger la présence de ses troupes en Estonie en raison de la guerre en Ukraine, le dispositif existait déjà avant.

« Nous étions sur place depuis un an, dans le cadre d’une mission de l’Otan appelée eFP (enhanced Forward Presence), « présence avancée renforcée », et nous devions être relevés en mars par les soldats danois, explique l’officier supérieur, « Senior National Representative » de Lynx, le nom de code donné à cette participation dans l’eFP. Compte tenu des événements, nous avons souhaité renforcer ce dispositif eFP en maintenant sur place un sous-groupement d’infanterie légère. »

Un campement en pleine forêt

Les militaires français qui étaient présents sont bien rentrés chez eux, mais ont immédiatement été remplacés par le 7e bataillon de chasseurs alpins de Varces (Isère), spécialisé dans le combat d’usure en milieu difficile. Mobilisé en urgence, il est ainsi arrivé sur place le 17 mars. Pour une durée pour le moment… indéterminée. Si leur présence devait se prolonger, les 250 soldats de la compagnie seraient eux-mêmes relevés d’ici trois à quatre mois.

Les militaires français travaillent pour le moment seuls dans leur coin. Ils ont établi un campement en pleine forêt, à Soodla, et sont en phase de reconnaissance du terrain. La compagnie va ensuite s’insérer dans ce fameux dispositif eFP.  « C’est un dispositif qui existe depuis 2017, rappelle le colonel Eric Mauger, il avait été créé à la demande des trois pays baltes (Lettonie, Lituanie, Estonie) et de la Pologne, qui souhaitaient [déjà] que le flanc est de l’Otan soit renforcé. »

« Des troupes de montagne pour épauler les blindés »

Ces quatre eFP sont constitués d’une « battle group » par pays, ce qui correspond à une structure bataillonnaire, soit environ 1.000 hommes. Une « nation-cadre » de l’Otan, toujours sous la responsabilité de la « nation-hôte », commande chacune des « battle group » : les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande-Bretagne en Estonie. Puis des « forces contributrices » comme la France et le Danemark en Estonie, s’insèrent dans ce dispositif.

La « battle group » britannique en Estonie est à dominante blindée, « mais le terrain est très difficile, avec des zones boisées, des marécages, parfois inextricable pour les chars, c’est pourquoi nous avons proposé d’apporter des troupes de montagne aguerries, pour épauler les blindés » poursuit le colonel Eric Mauger. Les fameux chasseurs alpins de Varces, spécialistes pour tenir des positions de longue durée en milieu hostile. Particulièrement dans le froid.

La contribution française en Estonie ne se limite pas à cette compagnie. Dans le cadre du dispositif eAP (enhanced Air Policing), « police de l’air renforcée », la France a aussi envoyé sur place quatre avions-chasseurs, des Mirage 2000-5. Partis de Luxeuil, ils sont basés sur l’aéroport d’Ämari. Avec quatre chasseurs F-16 belges, ils effectuent des missions de routine. Ils sont aussi en alerte pour pouvoir décoller et se rendre sur zone en quinze minutes. « En tout, nous avons 350 militaires en Estonie » au sein d’un dispositif Otan qui compte au total environ 2.000 militaires dans le pays, évalue le colonel Pascal Lanni, porte-parole du chef d’Etat-major des armées,

Missions de surveillance aérienne

Depuis le 24 février, l’Otan a globalement renforcé sa posture « défensive et dissuasive » sur tout le flanc est de l’Europe, avec plus de 25.000 militaires déployés de l’Estonie à la Bulgarie. Un renforcement militaire « qui ne vise pas directement la Russie », prévient le colonel Lanni, même si, implicitement, « ce renforcement a été décidé en raison de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine ». Dans un contexte aussi tendu, il faut savoir peser ses mots.

Le plan de l'engagement de l'Otan sur le flac est de l'Europe
Le plan de l’engagement de l’Otan sur le flac est de l’Europe – Otan

La France contribue à ces différents dispositifs déployés par l’Otan. « Nous participons en Pologne, en Bulgarie et Roumanie, avec des avions de chasse qui partent de Mont-de-Marsan et Saint-Dizier, et avec des avions ravitailleurs qui partent d’Istres, à des missions de surveillance et de défense aérienne (eVA, enhanced Vigilance Activities), poursuit le colonel Lanni. L’Otan a organisé une sorte de permanence aérienne dans le ciel polonais, et la France y contribue en prenant certains créneaux en alternance avec d’autres pays. »

« L’invasion russe en Ukraine est en train d’accélérer les choses »

En Roumanie, un bataillon d’alerte d’environ 550 chasseurs alpins a été déployé, dans le cadre de la mission Aigle, décidée par la « Nato Response Force », la force de réaction rapide, dont la France a pris le commandement pour l’année 2022. « En cas de crise, ce bataillon s’intégrera dans les plans de défense roumains » indique le colonel Lanni. La France a par ailleurs proposé de devenir « nation-cadre » d’une cinquième mission eFD en Roumanie. « C’est quelque chose qui était déjà dans les tuyaux, l’invasion russe en Ukraine est en train d’accélérer les choses » estime le colonel Mauger.

Le plan d'engagement français au sein de l'Otan sur le flac est de l'Europe
Le plan d’engagement français au sein de l’Otan sur le flac est de l’Europe – Armée Française

En mer Adriatique, la mission du groupe aéronaval, qui était engagé contre Daesh dans le cadre de  l’opération Chammal jusqu’à début mars, vient d’être réorientée vers des missions de surveillance maritime sur le flanc sud de l’Alliance, et des missions de défense aérienne – pour son groupe aérien embarqué, au-dessus de la Roumanie, de la Croatie et de la Bulgarie.

« Préparation à la guerre de haute intensité »

« Le principe est de renforcer la posture dissuasive de l’Otan, avec un objectif d’interopérabilité », insiste le colonel Lanni, c’est-à-dire « d’intégration de nos effectifs » au sein des missions eFD. Le colonel Mauger confirme : « Nous avons l’habitude de travailler ensemble, les Estoniens, par exemple, se sont déployés à nos côtés au Mali, nous nous connaissons donc bien, mais il y a toujours des exercices techniques qui peuvent différer d’une nation à une autre, une façon de diffuser les ordres qui peut varier également… » Tout cela doit être intégré par chacun au plus vite.

La France participe enfin, avec 3.200 militaires, au méga-exercice militaire qui se déroule en Norvège, Cold Response.

Même si tout ce déploiement de forces ne vise pas officiellement un ennemi particulier, « il faut aussi être prêt à intervenir », reconnaît le colonel Lanni. « Ce qui veut dire beaucoup d’entraînement, de reconnaissance terrain, et de préparation à la guerre de haute intensité. »