Guerre en Ukraine : Certains produits alimentaires vont-ils manquer dans les rayons dans les prochaines semaines ?

Amateur de fritures et de beignets, vous l’avez constaté, il est devenu plus difficile de trouver de l’huile de tournesol en ce moment qu’une bonne nouvelle en 2020. Une pénurie dans nos supermarchés qui s’explique par la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les deux pays étant les usines du monde en ce qui concerne la précieuse graine.

Le conflit ne semblant pas près de s’arrêter, d’autres denrées alimentaires pourraient-elles manquer dans nos magasins français ? Des tensions semblent déjà apparaître sur les pots de moutardes ou sur les produits en bouteille de verre, tel que le vin ou la bière. De quoi inquiéter les ménages et rappeler les mauvais souvenirs de mars 2020 lorsque farine, œuf ou papier-toilette devenaient introuvables suite à des achats paniques. Au Carrefour Market de la rue des martyrs (9e arrondissement de Paris), Théo et Natacha, couple de trentenaires, commencent à avoir peur au moment de faire leurs courses. Regard attentif au moindre manque dans les rayons, ils témoignent : « On fait des réserves des produits les plus essentiels, juste au cas où. Hormi pour le frais et la viande. »

« La France est quasi-autonome en termes de produits agricoles »

A en croire plusieurs spécialistes, il n’est pourtant pas nécessaire de vider les rayons au moment d’aller faire ses courses. « Le risque de pénurie en France, excepté l’huile de tournesol qui est un cas très spécifique, est quasiment nul », calme d’emblée Hervé Guyomard, économiste et directeur de recherche à l’institut national de recherche pour l’agriculture (INRAE). Il le rappelle, la France est quasi-autonome en termes de produits agricoles, les plus impactés par le conflit ukrainien. Même analyse chez Clément Le Fournis, cofondateur d’Agriconomie : « La France exporte plus d’alimentation qu’elle n’en importe ».

Le bilan est toutefois à nuancer, précise l’expert : « Depuis 2012, la France exporte de moins en moins et importe de plus en plus ». Tout comme la crise du coronavirus avait exposé plein phare la dépendance sanitaire du pays, la guerre entre Kiev et Moscou – couplée à d’autres évènements – pourrait remettre sur la table à manger le débat sur la souveraineté alimentaire du pays de la gastronomie. « La France a de quoi nourrir sa population, mais le veut-elle vraiment ? », s’interroge Clément Le Fournis : « C’est une question qui appartient au consommateur. Souhaite-t-il avoir des tomates en hiver et manger des avocats, ou avoir une alimentation qui ne dépend pas du monde extérieur à la France ? »

Pas de pénurie, mais des tensions

L’affaire est entendue, on ne mourra pas de faim. Toujours ça de pris certes, mais ces fameux produits de l’étranger viendront-ils à manquer ? Chez Théo et Natacha, au diable les circuits courts, on aime tout et pas seulement le Made in France. Alors, possibilité de continuer les avocado toasts le dimanche au brunch maison ou pas ? Là aussi, pas de souci en ce qui concerne le risque de pénurie : aucun produit ne devrait manquer à l’appel, à part donc notre fameuse huile de tournesol. « Pour ce qui est de la moutarde par exemple, il peut y avoir des tensions, en raison de conditions climatiques très défavorables au Canada, entre sécheresse et inondation. Mais il n’y aura pas de ruptures de stocks, juste une offre plus chère car rare », indique Grégory Caret, directeur de l’Observatoire de la consommation à l’UFC-Que choisir.

D’autant qu’en perdant les réservoirs ukrainiens et russes, l’Occident risque de jouer la surenchère sur certains stocks disponibles. Nouveau parallèle avec le premier confinement par Clément Le Fournis, lorsque les masques partaient aux pays le plus offrant, qu’importe le premier acheteur : « Or, certains pays, par peur de manquer de nourriture, vont surenchérir toujours plus afin de faire des réserves, ce qui dérègle encore plus les prix du marché. »

Problème de porte-monnaie

Place donc à la très mauvaise nouvelle : si pénurie il n’y aura pas,  l’inflation, elle, s’annonce plutôt énervée. « Les Français ne vont manquer d’aucun produit, mais peut-être d’argent pour les acheter », résume Grégory Caret. Une analyse que partage notre couple de trentenaires : « On dispose d’un budget hebdomadaire de 200 euros pour les courses. Et bien, semaine après semaine, le panier est de plus en plus vide », déplore Natacha.

« Avant même la guerre en Ukraine, les prix augmentaient à la suite d’une reprise trop forte de la demande post-covid par rapport à l’offre », rappelle Hervé Guyomard. Le conflit ne fait qu’empirer les choses, en tapant dans deux gros exportateurs. Conséquence ? Les prix s’envolent. L’Insee estime à 3,8 % l’inflation pour le secteur alimentaire en avril. Toujours selon le même institut, la consommation des ménages a « nettement » baissé en mars, de 1,3 %, principalement due au recul de la consommation alimentaire (- 2,5 %).

« Moins le produit est transformé, plus il sera coûteux »

Certains produits sont particulièrement touchés : selon l’IRI (Information Resources, Inc.), entre avril 2021 et avril 2022, le prix des pâtes a grimpé de 15,31 %, celui de la moutarde de 9,26 %, des huiles 9,98 %, des farines de 10,93 % et des viandes surgelées de 11,34 %. D’autres produits vont aussi subir les conséquences du conflit ukrainien : ceux ayant directement un rapport avec les céreales ou avec l’élevage. Or, « l’Ukraine fournissait de nombreux composants indispensables pour les engrais chimiques, essentiel pour l’élevage. Sans compter que l’engrais dépend également fortement du prix du gaz », note Clément Le Fournis. Mais si ces produits sont les fers de lance de l’inflation, inutile d’espérer, c’est bien toute l’alimentation qui finira par être touchée, annonce Hervé Guyomard : « Par effet domino, tous les produits finissent par subir une hausse. La nourriture en France est partie pour augmenter. »

Et selon Grégory Caret : « Moins le produit est transformé, plus il sera coûteux, car dépendant des matières premières. Voilà pourquoi les pâtes et la farine augmentent plus. Dans la même logique, les marques les moins chères sont celles qui subissent le plus l’inflation, car ayant moins de marge de manœuvre par rapport aux matières premières. » Pas de pâtes premier prix pour Théo et Natacha. « Pas de saumon non plus, déjà que c’était cher avant », souffle Théo.