Guerre en Ukraine : 800 œuvres d’art protégées en Lituanie par une organisation paramilitaire
Les peintures « L’argent versé » de Georges de La Tour et « Un tas de fleurs rouges » de Maria Primatchenko ont été exfiltrées d’Ukraine et recueillies par le Musée national d’art de Lituanie. Le directeur du musée, Arūnas Gelūnas, a affirmé que « aucune œuvre ukrainienne n’a montré de difficulté particulière pour les experts du Centre de conservation Pranas Gudynas ».
Sur le papier, il semble peu probable que le clair-obscur de *L’argent versé* de Georges de La Tour et les couleurs vives de *Un tas de fleurs rouges le jour de l’armée de lecture* de Maria Primatchenko aient un point commun. Pourtant, ces deux œuvres partagent désormais une histoire. Elles ont été exfiltrées d’Ukraine et recueillies par le Musée national d’art de Lituanie, qui s’est engagé à rapatrier, restaurer et conserver ces tableaux menacés par la Russie. Depuis février 2022, environ 800 œuvres ont été mises en sécurité.
Dans les couloirs du Centre de conservation Pranas-Gudynas, le directeur du Musée national d’art de Lituanie, Arūnas Gelūnas, parle avec passion de ce travail. « Dès les premiers jours de la guerre, nous avons demandé à nos partenaires ukrainiens s’ils souhaitaient que nous évacuions leurs collections pour préserver les chefs-d’œuvre. Mais la situation sur le terrain était alors trop intense, il a fallu attendre », se remémore cet homme élégant, dont les yeux s’illuminent lorsqu’il évoque l’art.
**Cette invasion, c’est aussi “notre guerre”**
L’ancien ministre de la Culture souligne que le sort des Ukrainiens « résonne très fortement » dans le cœur des Lituaniens. À Vilnius, la guerre en Ukraine semble imprégner chaque aspect de la ville, des nombreux drapeaux bleu et jaune accrochés aux façades des immeubles aux œuvres affichées dans les musées. L’amitié entre la Lituanie et l’Ukraine est évidente. « Nous avons la sensation que ce n’est pas seulement la guerre en Ukraine, mais notre guerre. L’Ukraine est cette frontière qui nous protège, nous, les pays baltes, de la Russie », explique le quinquagénaire en réajustant ses lunettes à monture noire.
La Lituanie a, elle aussi, vécu l’ère soviétique et subit une invasion russe il y a environ trente ans. En janvier 1991, un peu moins d’un an après son indépendance, des troupes soviétiques entrent dans le pays. À Vilnius, 14 civils sont tués. Le pays commémore encore aujourd’hui ces événements chaque 13 janvier.

**Des convois protégés par une organisation paramilitaire**
Cette histoire commune et cette peur partagée ont naturellement amené la Lituanie à soutenir sa voisine de l’est, en particulier dans le domaine artistique. Dès avril 2022, le Musée national d’art lituanien a envoyé 4.500 euros de matériel à ses homologues ukrainiens pour les aider à protéger leurs œuvres avec des emballages adaptés et des extincteurs en cas d’incendie. Depuis le début de l’invasion russe, l’Unesco a comptabilisé plus de 500 sites culturels endommagés, dont 34 musées. Après le retrait russe de la région de Kiev, l’extraction des tableaux ukrainiens a été organisée. « Les œuvres ont été transportées de Kiev à Lviv, puis de Lviv à Pologne et enfin, jusqu’à Vilnius, en Lituanie », explique Arūnas Gelūnas.
Pour garantir la sécurité des œuvres et des convois, ceux-ci sont accompagnés de volontaires membres de l’Union des Tireurs, une organisation paramilitaire lituanienne. « Le transport des œuvres est menacé par les attaques militaires, mais les obstacles bureaucratiques, nombreux en temps de guerre, posent aussi problème. Il y a beaucoup de blocages et de contrôles à la frontière, ce qui ralentit le processus », précise le directeur du musée. Il ajoute : « Seuls les appels de diplomates et de politiciens ayant des contacts directs facilitent la logistique et l’obtention des documents nécessaires. »
**Un “service de réanimation” pour tableaux**
Le Musée national d’art de Lituanie s’adapte à l’afflux imprévu d’œuvres ukrainiennes maintenant abritées en son sein. Skaistis Mikulionis, le conservateur en chef des expositions, assure la liaison avec l’Ukraine, tandis qu’une équipe de 72 personnes travaille à la restauration des œuvres rapatriées. Cela est particulièrement crucial pour les peintures de l’artiste folklorique ukrainienne Maria Primatchenko. Vingt-cinq de ses œuvres ont été détruites lors des bombardements russes sur le musée d’Ivankiv, la ville natale de cette artiste vénérée par Pablo Picasso. Concernant la conservation, le directeur assure que « aucune œuvre ukrainienne n’a montré de difficulté particulière pour les experts du Centre de conservation Pranas Gudynas. »
« Nos restaurateurs ont déjà travaillé sur des œuvres lituaniennes ayant subi des dommages extrêmes, dus à l’humidité ou à de mauvaises conditions de conservation. Ici, c’est comme un excellent service de réanimation hospitalière, mais pour les œuvres d’art ! » Les équipes doivent se réorganiser en fonction des arrivées, ayant monté huit expositions non prévues rien qu’en 2023. Les membres du musée ont même improvisé des murs temporaires pour exposer les peintures ukrainiennes, dans un espace « initialement prévu pour des conférences ou des événements ». « C’est sûr que c’est épuisant, sourit Arūnas Gelūnas. Mais cela reste rien comparé à ce que vivent nos collègues d’Ukraine. »
Et si la guerre devait enfin prendre fin ? « Ces œuvres retourneront immédiatement en Ukraine, assure Arūnas Gelūnas. À moins qu’elles ne nécessitent un peu de temps pour préparer les espaces détruits par les bombardements, dans ce cas, nous attendrons qu’ils soient prêts, bien entendu. » En attendant, ces œuvres d’art bénéficient d’une parenthèse loin des bombes. À l’instar de milliers d’Ukrainiens, elles vivent un exil temporaire. Vous pouvez même admirer l’une d’entre elles jusqu’au 22 février 2026. *L’Argent versé* de Georges de La Tour est actuellement exposé au musée Jacquemart-André à Paris, bien loin de Lviv.

