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Groenland : SAP, « arme nucléaire numérique » de l’Europe contre les États-Unis ?

SAP est un logiciel allemand, acronyme de Systems, Applications and Products in Data Processing, qui permet de centraliser les données en temps réel et facilite la gestion unifiée de diverses fonctions comme la comptabilité et les ressources humaines. En 2025, le milliardaire russe de l’acier Alexey Mordashov estimait que le remplacement du logiciel deviendrait encore plus coûteux et long que prévu, la facture se chiffrant déjà à plusieurs milliards pour trouver un logiciel remplaçant.


L’avenir de l’Europe et de la paix mondiale pourrait se résumer à trois lettres : SAP. Ce logiciel allemand, qui signifie Systems, Applications and Products in Data Processing, est un système de planification des ressources d’entreprise (ERP). Il permet de centraliser les données en temps réel, facilitant la gestion uniforme de diverses fonctions comme la comptabilité, les ressources humaines, la logistique et les ventes. Il est très probable que votre entreprise, quelle qu’elle soit, utilise ce logiciel. Plus intéressant encore, il est implanté dans une grande partie des entreprises américaines, incluant 80 à 90 % des 500 plus grandes firmes mondiales. De quoi tempérer les ardeurs de Donald Trump ?

Depuis l’augmentation des tensions autour du Groenland, une inquiétude plane sur l’Europe : les États-Unis pourraient choisir de couper plusieurs applications essentielles – MasterCard, Visa, Microsoft – pour les pays réfractaires aux négociations. Cela suffirait à plonger l’Union européenne dans un véritable hiver numérique. Toutefois, l’Europe, notamment grâce à SAP, pourrait avoir les moyens de répondre et de provoquer des perturbations dans l’économie américaine en interrompant l’accès au logiciel.

Une telle coupure a déjà été observée en Russie, pour sanctionner l’agression contre l’Ukraine. Avant l’invasion, 70 % des entreprises russes utilisaient SAP. Dès le début des hostilités, la société allemande a cessé de vendre de nouveaux logiciels aux entreprises russes et biélorusses. Deux ans plus tard, elle a laissé expirer les contrats de maintenance à la fin de 2023 et a coupé l’accès à ses services cloud pour les clients russes à partir du 20 mars 2024. Actuellement, de nombreuses entreprises russes tournent toujours avec d’anciens logiciels SAP, mais elles ne peuvent pas bénéficier des mises à jour et de l’assistance de la société allemande, rendant leurs systèmes vulnérables aux pannes et aux cyberattaques.

« C’est comme Microsoft », explique Guy-Philippe Goldstein, enseignant à l’École de guerre économique. « Si vous ne faites plus de mises à jour ni de maintenance, votre ordinateur va fonctionner moins vite, être plus susceptible de buguer et vous exposer à des risques. » Une telle vulnérabilité a notamment coûté cher à Aeroflot, la principale compagnie aérienne de Russie, ciblée par une cyberattaque due à une faille dans SAP, laquelle n’a été corrigée que dans les versions les plus récentes. La Sberbank, la plus grande banque de crédit russe, n’a plus accès à l’intégralité de son cloud de données, perdant potentiellement des informations cruciales.

L’impact de cette coupure a certes été limité grâce à une transition en deux temps, permettant aux entreprises russes de s’y préparer. Néanmoins, les dommages restent conséquents. En 2025, le milliardaire russe de l’acier Alexey Mordashov évaluait que le remplacement du logiciel deviendrait de plus en plus coûteux et long, déjà chiffré à plusieurs milliards pour trouver un logiciel alternatif.

Bien sûr, en cas de censure, les États-Unis disposent déjà de logiciels équivalents, comme Oracle, mais ceux-ci demeurent minoritaires dans les grandes entreprises. Plusieurs études de la société Gartner sur les coûts de migration ERP montrent que passer à un logiciel américain coûterait plusieurs milliards de dollars et prendrait des années.

Cependant, l’Europe ne pourrait pas désactiver SAP aussi simplement que d’éteindre une lumière, sans conséquences. « C’est une arme nucléaire numérique ; cela doit servir de dissuasion mais ne doit être utilisé qu’en dernier recours », soutient Guy-Philippe Goldstein. En effet, désactiver SAP aux États-Unis serait très coûteux pour l’entreprise, souligne l’expert. « Cela enverrait un très mauvais signal au marché en général : que penserait-on d’un logiciel qui aurait déjà été désactivé dans deux places fortes mondiales ? »

Ophélie Coelho, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la géopolitique numérique, rappelle que le logiciel dépend lui-même… des États-Unis. « SAP a des partenariats avec des hyperscalers américains [fournisseurs de services cloud à grande échelle]. Lorsqu’il s’agit de proposer leur ERP sur un cloud, cela se fait presque toujours chez un géant américain. Donc si SAP était interrompu pour les entreprises américaines, il est probable que ces hyperscalers puissent également couper l’accès à leur cloud pour tous les clients SAP utilisant leurs infrastructures. »

De plus, SAP n’occupe pas un monopole total aux États-Unis. « Bien que cela prendrait des années, ils pourraient s’en sortir. On peut même imaginer un plan fédéral ambitieux pour accélérer le processus », poursuit Guy-Philippe Goldstein.

En tentant de faire mal aux États-Unis, l’Europe risquerait de perdre un de ses rares géants. Cependant, ce raisonnement s’applique également, bien que dans une moindre mesure, aux entreprises américaines. Par exemple, Apple ou Meta comptent 20 à 30 % de leur clientèle en Europe et verraient un boycott du Vieux Continent comme une catastrophe économique.

Enfin, la lutte technologique pencherait forcément en faveur de Washington face à Bruxelles. « Une coupure de logiciels, certes essentiels, européens ne serait pas en mesure de rivaliser avec l’ampleur de la dépendance technologique de l’Europe envers les États-Unis », souligne Ophélie Coelho.

Cela permet à Guy-Philippe Goldstein de parfaire sa comparaison atomique. « Il s’agit de dissuasion. Peu importe que l’adversaire ait un avantage, l’idée est de lui infliger suffisamment de dommages pour qu’il n’attaque pas. » Et comme dans une guerre nucléaire, « il est peu probable que l’on n’arrive jusque-là », précise le spécialiste, suggérant que l’Europe aurait tout intérêt à jouer sur des leviers plus conventionnels. « Les États-Unis ont de nombreuses dépendances envers l’Europe, comme le néerlandais ASML, essentiel pour les microprocesseurs, ou le suédois Ericsson, qui gère 50 % de la 5G américaine. » Des leviers moins spectaculaires que l’option « nucléaire » du SAP, mais capables de causer des dommages significatifs. Pour Guy-Philippe Goldstein, « Les États-Unis et l’Europe, c’est un peu ‘tu me tiens, je te tiens par la barbichette’ en matière d’interdépendance économique. S’ils veulent jouer aux provocations, nous pouvons en faire autant. »