Grippe aviaire : Le vaccin sera-t-il la solution miracle à l’épizootie ?

Et rebelote. Les poulets, pigeons, oies et autres volailles de plein air sont à nouveau confinés. Quand le Covid-19 a enfermé les Français chez eux pendant des semaines en 2020 et 2021, c’est la grippe aviaire qui frappe les élevages d’oiseaux. Une maladie qui revient régulièrement, un peu comme la grippe humaine, mais qui semble devenir incontrôlable. Depuis cet été, déjà 770.000 animaux ont été abattus pour la saison 2022-2023. Un bilan qui a plus que doublé depuis le précédent communiqué du ministère de l’Agriculture le 12 octobre, faisant état de l’abattage de plus de 330.000 bêtes. Le niveau de risque lié à l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP), communément appelée grippe aviaire, a été porté à « élevé » sur l’ensemble du territoire métropolitain par un arrêté publié ce jeudi au Journal officiel.

La précédente saison 2021-2022 avait déjà été catastrophique avec un total de plus de 20 millions de volailles abattues, dans les élevages infectés ou de manière préventive, pour stopper la progression du virus et une épidémie « hors de contrôle », selon le ministre de l’Agriculture de l’époque, Julien Denormandie, aujourd’hui chargé du Logement. Alors comment expliquer que cette grippe, également appelée influenza aviaire, prenne une telle ampleur ? Comment l’endiguer ? Le vaccin sera-t-il une solution miracle ? Claire Hautefeuille, vétérinaire, épidémiologiste et chercheuse au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), apporte quelques éléments de réponse.

Pourquoi la grippe aviaire a-t-elle pris une telle ampleur cette année ?

L’épisode inédit par son ampleur a bouleversé la filière avicole. Certains territoires, comme les Pays-de-la-Loire et la Bretagne, épargnés lors des précédentes crises liées au virus, ont cette fois également été touchées par l’épizootie. Les confinements à répétition obligent à suspendre les mentions de l’élevage plein air dans les cahiers des charges de productions réputées, comme le canard à foie gras du Sud-Ouest ou les œufs de Loué. Et la France n’est pas la seule touchée, le virus est présent dans 17 autres pays européens, selon la plateforme française d’épidémiosurveillance en santé animale (ESA). Les oiseaux domestiques et volailles doivent être confinés dans toute l’Angleterre depuis le 7 novembre.

Le virus a recommencé à frapper des élevages français dès la fin juillet, de manière exceptionnellement précoce. Les volailles n’auront finalement été autorisées à goûter au grand air que quelques mois. « Cette année, il y a eu un changement important de paradigme : avant, on avait des vagues migratoires avec un début d’infection vers les mois d’octobre-novembre », explique à 20 Minutes Claire Hautefeuille. Alors que cette année, on a observé des foyers « dès le début du mois d’août », poursuit-elle. Cette arrivée prématurée des infections s’explique par « la présence permanente du virus chez les oiseaux sauvages en Europe ».

Comment endiguer l’épizootie ?

Il existe plusieurs mesures mises en place pour contenir les contaminations et contrôler chaque année la circulation du virus. Il y a notamment l’abattage de volailles, que l’on pratique beaucoup en France. « Mais aussi des mesures de biosécurité comme le confinement, le nettoyage des équipements », ajoute Claire Hautefeuille.

La biosécurité, c’est la protection sanitaire des élevages. Elle permet de freiner les transmissions entre les sujets infectés et les sujets non contaminés. Concrètement, on sépare les différents élevages les uns des autres, et on évite les contaminations par camion ou par les personnes, « c’est une sorte de distanciation sociale à l’échelle des élevages », expliquait au début de l’année à L’Express Jean-Luc Guérin, professeur en pathologie aviaire et directeur d’un laboratoire INRAE d’infectiologie à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse. La surveillance de la transmission est aussi importante. C’est ce que l’on a appelé pendant l’épidémie de coronavirus le « tester, tracer ». Sauf qu’à la place d’être isolés, les oiseaux infectés vont être abattus.

Le vaccin est-il la solution miracle ?

Et la vaccination alors ? « C’est généralement la dernière méthode mise en place », selon Claire Hautefeuille. D’abord réticents à l’égard de la vaccination contre l’IAHP, les professionnels de l’aviculture attendent désormais avec impatience que des vaccins soient autorisés. Une expérimentation est d’ailleurs en cours en Europe. Mais pour le moment, en France, et plus largement en Europe, aucun vaccin n’a encore reçu le feu vert pour sa mise sur le marché. « Il faut vacciner, défend à l’AFP Lionel Candelon, éleveur dans le Gers et président de l’association Canards en colère. C’est la seule solution qu’on n’a pas essayée. (…) Si ça ne marche pas, au moins on aura essayé. Le risque c’est qu’on abatte 15 millions de volailles. » Sinon, « comment continuer » à produire, abonde le président de la chambre d’agriculture de Vendée, Joël Limouzin, interrogé par l’AFP. Les vaccins existent, et sont utilisés dans les pays où la maladie est endémique comme en Egypte ou en Indonésie « mais pas pour les pays qui font face au virus périodiquement », précise Claire Hautefeuille.

Si ça bloque, c’est surtout pour des raisons politiques. Si un pays qui exporte ses volailles vaccine ses élevages, ceux qui importent ces produits ne voudront plus le faire. « La France risque de ne plus pouvoir exporter », résume Claire Hautefeuille. En effet, « si la vaccination est aujourd’hui compliquée c’est parce qu’ensuite, l’identification de la circulation du virus au sein de la population vaccinée peut être plus difficile », explique la vétérinaire. « Il y a donc des risques que le virus circule à bas bruit », poursuit-elle.

« D’où l’importance d’avoir des systèmes de surveillance efficaces dans les territoires où la vaccination est mise en œuvre, comme le recommande l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (Omsa) », souligne Claire Hautefeuille.

Comment la vaccination peut-elle être mise en place ?

Logistiquement, une campagne de vaccination prendrait du temps. Il faudrait injecter le vaccin dans les volailles, une par une. Il existe également la vaccination des poussins, mais là aussi, ce serait poussin par poussin. Par ailleurs, l’autre difficulté, c’est d’avoir « un vaccin efficace contre les souches qui circulent malgré les mutations rapides possibles de ces souches », prévient Claire Hautefeuille. Ainsi il y a deux solutions : « soit un vaccin qui a un champ d’action assez large pour couvrir toutes les souches mais qui risque d’être moins efficace, soit un vaccin adapté à chaque souche », développe-t-elle.

Les parades employées aujourd’hui ne sont pas suffisantes. Eleveurs comme chercheurs semblent d’accord sur ce point. De plus, ces épidémies de plus en plus importantes ont un coût. Avant même la reprise de l’épizootie cet été, la facture de la grippe aviaire s’élevait pour l’Etat français à plus d’un milliard d’euros pour indemniser les pertes des professionnels.