Grève contre la réforme des retraites : « Nous, nos vieux de 64 ans, ils sont tous morts », s’émeut un docker

« C’est plus que ce que j’imaginais », souriait Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT au départ du cortège depuis la place de la République à Paris. Les syndicats, qui espéraient une mobilisation à la hauteur de celle de 1995 se réjouissaient, ce jeudi, de voir leur appel à lutter contre la réforme des retraites entendu.

Des centaines de milliers de personnes ont battu le bitume. Dans les grandes villes de France, nos journalistes sont allés à la rencontre de ceux qui refusent l’allongement de la durée de cotisation et les conséquences qu’il entraîne.

A Marseille, Mélenchon dénonce « un bras de fer qui n’a pas de sens »

Sur la Canebière, le vent froid fait claquer les drapeaux des manifestants, chauffés à blanc par une réforme dont ils ne veulent pas. Sous les banderoles, Jean-Luc Mélenchon, de retour dans la cité phocéenne aux côtés de son successeur Manuel Bompard, crie victoire « Je crois que déjà il y a une bataille qui est perdue par le gouvernement », veut croire l’ancien député LFI de Marseille. « Personne ne croit en la valeur de leurs arguments, affirme-t-il. Les gens savent qu’on leur ment. » Et d’exhorter Emmanuel Macron de retirer sa réforme, face à un « bras de fer qui n’a pas de sens. »  « L’irresponsable dans cette affaire, c’est celui qui provoque un bazar pareil dans le pays. »

« Cette réforme est complètement injuste et injustifiée », abonde Bernard, un autocollant LFI sur le cœur. Le jeune retraité vit là sa première manifestation en 66 ans d’existence. « J’étais cadre dans le secteur médico-social, explique-t-il. J’ai été licencié à 57 ans. Et je n’ai pas trouvé du travail, malgré mes deux Masters et mon expérience. Je suis resté au chômage, jusqu’à être placé en invalidité quand je suis tombé dans une profonde dépression, pour pouvoir tenir jusqu’à la retraite. Sinon, je finissais au RSA. On ne veut pas aller jusqu’à 64 ans dans la galère. Il faut avant tout valoriser l’expertise des seniors et leur emploi, sinon on va tous basculer dans la pauvreté. Faut pas abuser ! A un moment donné, ça suffit ! On a bossé toute notre vie pour avoir une retraite décente. Et aujourd’hui, on finit smicard ! »

« Nous, nos vieux de 64 ans, ils sont tous morts, s’émeut Richard, un docker de 36 ans. C’est trop ! Ils meurent tous à 60 ans, juste après s’être arrêtés. On travaille beaucoup, mais derrière, on n’est pas beaucoup récompensé. » Près de 26.000 personnes ont manifesté selon la préfecture de police et 145.000 selon les syndicats.

A Nantes, « si on ne se bouge pas, ils vont continuer à repousser l’âge de la retraite, encore et encore »

A Nantes, « ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu autant de monde », sourit un homme, bonnet enfoncé sur la tête, au pied du château. C’est en effet une foule dense – entre 25.000 et 50.000 personnes, selon la police et les syndicats – qui a défilé en fin de matinée et dans la bonne humeur, pour montrer son opposition à la réforme des retraites. Dans le cortège, plusieurs enseignants du collège La Durantière, situé en REP, ont fait le déplacement : « Pour l’instant, on encaisse mentalement mais on ne se voit pas du tout continuer jusqu’à 64 ans. Les classes surchargées, le manque de moyens… Tout ça rend notre quotidien particulièrement pénible, estime cette prof d’anglais. Si le gouvernement arrêtait de faire des cadeaux aux entreprises, on pourrait peut-être les financer correctement, nos retraites. »

C’est aussi l’avis de Mona, 35 ans, qui malgré la pluie froide est venue manifester avec ses voisines… et leurs jeunes enfants, âgés entre 5 et 6 ans. « On en a discuté entre nous et malgré le risque de heurts, on a décidé de les emmener pour partager avec eux cette ferveur populaire, leur montrer qu’on avait le droit d’aller dans la rue pour s’exprimer, racontent-elles. Si on ne se bouge pas, ils vont continuer à repousser l’âge de la retraite, encore et encore. Comme s’il n’y avait plus de limite. »

A Bordeaux, « peut-être la plus grosse manifestation jamais vue »

Un cortège immense s’est élancé peu après midi de la place de la République. « Un défilé interminable », commente un participant impressionné. « Peut-être la plus grosse manifestation que j’ai vue à Bordeaux, et pourtant j’en ai fait ! », ajoute une syndicaliste. Les syndicats évaluent la participation à environ 60.000 personnes, quand la préfecture avançait un chiffre de 16.000 personnes dans l’après-midi.

Parmi les manifestants, Caroline de l’AG féministe de la Gironde, est là parce que « 25 % des plus pauvres sont morts à 62 ans. Si ceux qui vivent plus longtemps veulent travailler plus longtemps, il n’y a pas de problème, mais il faut arrêter de demander à ceux qui n’en sont plus capables à 62 ans, de travailler encore plus… Et comme d’habitude, les femmes prennent cher. Les 1.200 euros, c’est pour une carrière complète. »

Antoine, 26 ans, est cadre dans la fonction publique à Bordeaux. Il manifeste avec Sandrine, 27 ans. « Nous, on n’y est pas encore à la retraite, et on va devoir travailler jusqu’à 67 ans, mais on se mobilise pour nos parents qui sont impactés fortement par cette réforme. On est aussi là pour ceux qui ont commencé à travailler dans la vingtaine et qui ont des emplois pénibles. Ils vont devoir faire des années supplémentaires, et ce n’est pas juste. Et en lisant le rapport du COR, on n’est pas sûrs que ce soit la bonne solution, il y a peut-être d’autres alternatives. »

A Paris, même les « non-initiés de la manif » se sont mobilisés

« C’est une grande première pour moi, mais ça en vaut la peine. » Grelottante, Sarah* peine à cacher son excitation face à la foule immense et les milliers de drapeaux qui se pressent sur la place de la République, 400.000 personnes annoncées par la CGT. « Ce n’est pas mon genre, je fais partie des non-initiés de la manif », sourit la jeune femme de 33 ans, cadre dans une grande entreprise de l’énergie, qui a pris sa journée pour cacher sa venue à ses collègues tous très « Macron à fond ». « On ne peut pas me qualifier de gauchiste, mais la réforme va trop loin. Je suis pour l’économie de marché, mais il y a des choses sacrées : La santé, l’éducation, le chômage et les retraites. S’ils veulent sauver les retraites, il y a mille autres solutions. » Ce qui l’a convaincue de fouler le bitume ce jeudi ? Sa petite fille de 8 ans : « Si on laisse faire, elle n’aura plus rien de tout ça quand elle sera adulte. »

Jean-François (à droite), sapeur-pompier des Yvelines, est venu avec ses collègues défendre sa profession face à une réforme des retraites qu'il trouve injuste.
Jean-François (à droite), sapeur-pompier des Yvelines, est venu avec ses collègues défendre sa profession face à une réforme des retraites qu’il trouve injuste. – Romarik Le Dourneuf

Jean-François, non plus, n’est pas un habitué des manifestations. mais ce sapeur-pompier de 45 ans s’inquiète pour sa profession : « Je ne suis pas opposé à une réforme, mais pas de cette manière. » Autorisés par le biais d’une surcotisation à partir à 57 ans à la retraite, Jean-François et ses collègues devront désormais pousser jusque 59 ans. « C’est une profession exigeante. Tout le monde ne peut pas être muté dans un bureau. On a beau s’entretenir, déjà à 55 ans, le corps ne se régénère plus de la même manière et les réveils de nuit pour les interventions deviennent compliqués et attaquent les organismes. » Pour preuve, il souligne que l’espérance de vie d’un pompier est de sept ans inférieure au reste de la population à cause des accidents, de la fatigue et des substances respirées pendant leur carrière qui provoquent des cancers : « Donc ce qu’ils auront cotisé servira à payer les retraites de ceux qui ne sont pas exposés à de tels risques dans leur métier. » Un discours qui fait écho auprès de ses collègues tous en tenue qui attirent les sourires et les « bravo » des autres manifestants.

*Le prénom a été changé à sa demande